Ce que je crois... en quelques mots
Avant d'aller plus loin, je crois utile de préciser quel est l'état actuel de mes opinions personnelles sur un certain nombre de sujets.
Je n'affirme rien et je ne donne de leçons à personne. C'est juste que, par expérience, je sais qu'il est utile de préciser d'emblée certains angles des vues. Sans ça, le lecteur qui a d'autres points de vues perdrait un temps précieux à vérifier s'il regarde les choses, ou pas, sous le même angle que moi.
Par ailleurs, comme tout est impermanent en ce monde, ne vous étonnez pas trop si, en repassant par ici dans quelques temps, tout ceci aura changé. Bah oui, j'aurai changé d'avis, tout simplement. Ça m'arrive tout le temps et ça arrivera probablement encore plus souvent en ce qui concerne le présent article.
La F∴M∴ initiatique
J'ai tout un article en préparation sur le sujet, mais en quelques mots:
- La franc-maçonnerie a toujours pratiqué des rituels initiatiques.
- Pour autant, le concept d'une démarche initiatique en franc-maçonnerie est beaucoup plus récent et reste très minoritaire dans la franc-maçonnerie mondiale.
- Il s'agit d'une évolution majeure et l'idée selon laquelle la franc-maçonnerie aurait transmis de manière "traditionnelle" depuis une origine immémoriale, c'est à dire dans une longue lignée ininterrompue de maitres à disciples, est factuellement fausse, quoi qu'aient pu en écrire René Guénon et ses disciples.
- Cette franc-maçonnerie initiatique est en constante évolution et c'est tout à fait normal. Le mythe du "retour aux anciens rituels" n'est qu'un mythe. Il suffit de les relire, ces "anciens rituels", pour constater qu'ils ont sans cesse changé et qu'ils n'ont jamais été comme les traditionalistes en ont rêvé.
Le G∴A∴D∴L∴U∴
Est-ce que le Grand Architecte de l'Univers est Dieu, ou un "principe", ou autre chose?
Pour moi, je fais mienne dans les grandes lignes le peu que j'ai compris de Spinoza. Autrement dit, pour moi, ce qu'on appelle "Dieu" en Occident, c'est la nature au sens large ("Deus sive natura"), le grand tout des panthéistes.
La grande question derrière tout ça n'est donc pas tant celle de son existence, ni même celle de savoir s'il est personnel ou pas, ni même celle de savoir si on peut le définir ou pas, la vraie question, c'est celle de la Révélation: Est-ce que Dieu a parlé aux hommes dans le passé ou pas, de quelle manière, et comment son message, pour autant qu'il ait existé, nous parvient.
La plupart des obédiences maçonniques dans le monde requièrent de leurs membres qu'ils croient en une révélation divine. Du moins en apparence car on trouve de nos jours de plus en plus de francs-maçons qui déclarent qu'ils ne demandent pas à leurs néophytes de le croire, seulement de le dire. Est-ce une hypocrisie? Pas forcément! A certains degrés, on demande bien aux membres de dire qu'ils sont tailleurs de pierre ou architectes ou chevaliers des croisades. Tout le monde sait bien que ce n'est que symbolique. Pourquoi n'en irait-il pas de même de l'affirmation de la foi en Dieu, après tout?
Les discussions de politique et de religion
L'interdiction des discussions politiques ou religieuses en Loge est très ancienne. Je la trouve entre autres dans les écrits de Tschudy.
L'était-elle pour des raisons initiatiques? Sans doute pas, vu que la franc-maçonnerie initiatique n'existait pas encore à l'époque.
Doit-elle l'être encore dans le cadre initiatique? Je le crois fermement et pour d'autres raisons que celles qui ont présidé à l'interdiction d'origine.
En effet, si le but d'une démarche initiatique, c'est principalement de déchirer le voile des illusions, quoi de plus illusoire que ces soi-disantes "discussions de politique ou de religion"? Écoutons-les attentivement: Des gens vont s'affronter, chacun pensant défendre ce qu'il croit être sa "chapelle" (religieuse ou politique) sans jamais vraiment définir les concepts employés. Ils vont défendre leur chapelle politique ou religieuse comme on défend son club de foot préféré, même quand il joue mal. Ça ne sera qu'un combat de coqs et des querelles de drapeaux.
C'est une expérience que j'ai souvent faite aux agapes (le repas qui suit souvent les réunions maçonniques). Avant que les esprits ne commencent à s'échauffer, je demande aux participants qu'elle est leur définition des principaux termes qu'ils emploient? De quoi parlent-ils au juste?
Notamment:
- Quelle définition précise ils donnent au terme "gauche" en politique? La question n'est pas de savoir qu'elle est la "bonne" définition. Après tout ça n'est qu'une question de convention. Je demande juste à comprendre de quoi il parlent exactement quand ils utilisent ce mot, rien de plus. Mais je demande une définition claire, pas une simple liste d'exemples ou d'airs de famille. (J'ai écrit cet article pour développer cette idée). La plupart du temps, ils n'y arrivent pas. On est donc dans une discussion de bistro, qui peut vite tourner à la discussion d'ivrognes. On fait semblant de réfléchir mais on ne fait que brasser du vent en essayant de défendre des préjugés qu'on est incapable d'expliciter. Tout le contraire à mon sens d'une démarche initiatique.
- Quelle définition précise ils donnent au terme "religion" ? C'est la même chose, il y a plusieurs définitions possibles et après tout, elles ont toutes leur cohérence, mais laquelle d'entre elles utilisent-ils? Faute de réponse claire, à quoi pourrait bien servir un dialogue de sourds dans le brouhaha des opinions floues?
Les valeurs "de gauche"
Personnellement, je me sens de gauche selon la définition suivante, qui doit beaucoup à Léon Blum:
- Être de gauche, c'est constater l'exploitation des faibles par les forts et refuser de la considérer comme "naturelle" et inéluctable.
Alors, bien sûr, il y a beaucoup d'autres définitions possibles et ça ne me dérange pas, dans une discussion, d'en utiliser une autre. Le tout est de savoir laquelle on utilise pour savoir de quoi on parle.
Mais pour ce qui me concerne, c'est un fondamental: L'exploitation des faibles par les autres me révolte et lorsque je dis que je suis de gauche, je ne dis pas autre chose que ça.
La liberté de conscience et la liberté d'expression
Deux sujets liés, mais à mon sens très différents et souvent confondus:
- La liberté de conscience, parfois appelée, notamment en milieux maçonniques, "liberté de penser" (ou "de pensée") est une affaire de for intérieur. Et il faut, je crois, en distinguer deux aspects différents:
- La liberté de penser sans être conditionné par rien. Je crois que c'est une illusion. Lorsqu'on pense, on pense toujours au moins dans une langue, avec les catégories encapsulées dans le vocabulaire de cette langue. Et on ne pense jamais non plus indépendamment des influences qu'on a reçues tout au long de sa vie.
- Le droit de croire autre chose que ce que les autorités veulent qu'on croit. On m'a parfois objecté qu'il est impossible d'empêcher quelqu'un de le faire. Je crois que c'est oublier un peu vite les inquisitions politiques ou religieuses et les entreprises de "lavage de cerveau". On aurait peut-être tort d'oublier un peu trop vite des romans comme "1984" ou des films comme "l'aveu".
- La liberté d'expression. Elle n'a jamais été totale, dans aucune société, et ne peut pas l'être, je crois. Mais là aussi, je crois qu'il faut distinguer deux choses:
- La liberté de dire à quelques proches ce qu'on croit vrai. C'est à mon sens une liberté fondamentale.
- La liberté de communiquer publiquement en "prêchant pour sa chapelle". Cette liberté là ne sera jamais totale et ce n'est pas souhaitable, dans aucune société. Il s'agira toujours d'une liberté relative. Je garde à ce sujet le souvenir de l'Angleterre de ma jeunesse et de son "Hide Park Speaker's Corner".
Pour moi, seule la possibilité de pouvoir croire "différemment" et de le dire à quelques proches choisis sans être persécuté est indispensable à la démarche initiatique. En revanche, la liberté d'expression au sens plus large, civil, n'est à mon sens qu'une liberté civique et politique. Elle est très importante aussi, bien sûr, mais il a été possible dans nombre de sociétés de l'Antiquité de s'engager dans une démarche initiatique sans elle.
Pour le dire autrement, il faut distinguer l'absence de démocratie du totalitarisme. Même si les deux sont à combattre et même si la première a tendance à entrainer l'autre.
"Tradition et Modernité"
Quand je suis rentré en franc-maçonnerie, c'était en 1984, le quasi mot d'ordre de l'époque dans mon obédience, c'était "Tradition et Modernité" et ça m'allait très bien.
Au cours des quarante années qui ont suivi, le centre de gravité des opinions des FF∴ a évolué. Rien d'étonnant à ça, ni de nouveau. Aucune obédience maçonnique ne peut vivre en dehors des évolutions sociologiques de son époque. Si on consulte les anciens documents de la Grande Loge de France, et même avant sa création en 1894[1], quand il s'agissait du Suprême Conseil de France, on constate assez vite que ce qu'on appelait à l'époque le "Rite Écossais" avait commencé à évoluer vers la gauche du Grand Orient à la suite de "l'affaire Magnan". Pendant la Commune de Paris, c'est surtout les Frères du Rite Écossais et du Rite Égyptien qui étaient sur les barricades. Le Grand Orient lui, s'est fendu d'une déclaration officielle dès l'écrasement de la Commune dans laquelle il affirmait qu'il avait toujours été du côté des Versaillais. Chose qui est assez naturelle en effet, il a toujours été légitimiste, au fond.
Et si le "Rite Écossais" de l'époque, lui, a toujours été plus ou moins dans la contestation, il me semble que c'est par un mouvement assez naturel: Quand on est le petit, le minoritaire, on ne peut exister qu'en se démarquant du grand. Mais j'aurai l'occasion d'écrire un peu plus sur ces sujets dans d'autres articles que j'ai en préparation.
Pour la période de ces quarante dernières années, l'évolution s'est faite en direction de la droite, du conservatisme, voire du traditionalisme. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, on est passé de "Modernité et Tradition"[2] à "Tradition et Modernité" puis, peu à peu, c'est devenu "Tradition et Tradition", limite, dans un certain nombre de discours, "Tradition et Antimodernité" voir "Tradition et Postmodernité".
Mais peu importe, au fond, dans la pratique maçonnique "base". En effet, celle-ci se fonde très peu, au fond, sur les discours officiels des grands mamamouchis de telle ou telle époque et les équilibres toujours changeants entre les diverses conceptions. Les discours officiels sont toujours faits pour satisfaire la majorité du public. La démarche initiatique est au-delà de tout ça.
Tout ça pour dire que, en ce qui me concerne, le mot d'ordre est toujours "Tradition et Modernité". Je ne cède pas plus aux sirènes réactionnaires des "traditionalistes" qu'à celles des "rationalistes". Pour moi, la démarche initiatique maçonnique telle que je la conçois s'inscrit dans les Lumières telles que les définissait Kant: "SAPERE AUDE" et pas dans l'apprentissage béat d'une Tradition supposée primordiale telle qu'elle a été enseignée dans une œuvre intéressante mais profondément réactionnaire et intolérante et qui prétend être une « Boussole infaillible » [3].
Je me sens beaucoup plus proche de la pensée du Pierre Teilhard de Chardin, d'un Thích Nhất Hạnh ou d'un Shunryū Suzuki.
Bref, pour moi, ça restera "Tradition ET Modernité". 🙂
Ésotérismes, poésie et 'pataphysique
Et pour combiner Tradition et Modernité au plan initiatique, encore faut-il faire preuve de beaucoup de modestie:
- Non, je ne crois pas que les sages du passé, dans un hypothétique "âge d'or", aient été beaucoup plus éclairés que nous le sommes.
- Mais non, je ne crois pas non plus que de nos jours, nous ayons tellement plus de connaissances qu'ils n'en avaient.
Il y a un certain rituel maçonnique qui dit que «la Connaissance est un bien héréditaire que chaque génération augmente et qu'elle transmet à celle qui la suit.» Cette conception des choses me convient bien.
Il y a seulement un siècle, les humains ne savaient encore rien des milliards de galaxies qui peuplent l'immense univers observable. Ils ne savaient rien de la relativité de l'espace et du temps ni des intrications quantiques. Rien de rien! On pourra toujours chercher des analogies entre la théorie quantique et d'anciennes doctrines mystiques, trêve de balivernes, ce ne sont, dans le meilleur des cas, que des analogies. Je n'ai en ce qui me concerne jamais pu trouver un texte ancien qui dise la même chose, même de très loin, que l'équation
Pour autant, gare au modernisme ou au rationalisme qui se voudrait triomphant. Nous ne savons rien de la fabrique du temps et nous sommes incapables de trouver une définition opérationnelle de ce que nous appelons «la conscience», pour ne prendre que deux exemples.
Alors il me semble que «devant ce grand dessein» qu'est la recherche de la Connaissance, «la modestie est de mise»[4].
Le mot d'ordre "Tradition et Modernité" interdit de traiter par le mépris les découvertes scientifiques. Combien ai-je vu d'ésotéristes tourner en ridicule les "sciences profanes" mais e, cas d'urgence courir à l'hôpital pour passer un IRM, examen qui doit tout à la théorie quantique et qu'aucune science occulte ou traditionnelle n'aurait pu concevoir?
Mais inversement, comment espérer donner un sens à sa vie en s'appuyant sur les seules sciences expérimentales qui sont bien incapables de traiter ce genre de question?
Alors pour moi, ce que nous disent les scientifiques ne doit pas être minimisé, encore moins être rejeté en dehors de la recherche initiatique. Mais celle-ci doit embrasser un domaine beaucoup plus large.
Les ésotérismes, pour moi, relèvent beaucoup plus de la poésie que de la science. Mais la poésie, sous toutes ses formes, nous parle autant du "réel" que le fait la science. Il ne faut à mon sens mépriser ni l'une ni l'autre. La poésie et l'imaginaire sont des sources d'inspiration qui a souvent fécondé la science. Beaucoup de mathématiciens, entre autres, en ont témoigné. Et je place la 'pataphysique, que Jarry avait définie comme étant: «la science des solutions imaginaires qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité», au rang des sciences et des poésies les plus inspirantes.
Je m'honore d'ailleurs d'être Correspondant Apparent du Collège de 'Pataphysique[5] au sein duquel je ne désespère pas d'accéder un jour au titre inappréciable de Correspondant Emphytéote.
Notes et références
- ↑ Et évidemment pas en 1728, car il n'y avait aucune obédience en France à cette époque, mais j'aurai l'occasion de revenir dans un autre article sur cette légende pieuse et récente.
- ↑ Lorsqu'on se réclamait notamment de l'action du Grand Maître Richard Dupuy en faveur de la contraception.
- ↑ « Boussole infaillible » et « cuirasse impénétrable » sur Wikipédia
- ↑ Je m'autorise de temps en temps à un petit clin à divers rituels maçonniques. Si vous n'avez pas la ref, rien de grave. De toute manière, il y a tellement de rituels maçonniques différents, qui changent sans arrêt, que personne ne peut avoir toutes les refs. Si tel ou tel petit clin d'œil réussit à faire sourire ne serait-ce qu'un seul de mes lecteurs, je n'aurai pas perdu mon temps. 😎
- ↑ Voir Collège de 'Pataphysique sur Wikipédia
À suivre...
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