Autour des Lumières
« Je ne sais pas combien d'années il me reste à vivre, mais plus assez pour m'em...bêter avec des c...lowneries !»
Mathusalem (3113-2344 av. J.-C.)
La franc-maçonnerie, les Lumières... et tout ce qui va avec (ou pas)
Il me semble que toute l'histoire de la franc-maçonnerie mondiale a quelque chose à voir avec l'essor de la philosophie des Lumières, bien qu'on puisse évidemment trouver des exceptions dont Joseph de Maistre est probablement l'exemple le plus notable.
Quelques citations connues pour confirmer ce point de vue:
[...] la Maçonnerie devient le Centre d'Union et le Moyen de nouer une véritable Amitié parmi des Personnes qui eussent dû demeurer perpétuellement éloignées.
Constitutions d'Anderson, 1722
Le monde entier n'est qu'une grande république, dont chaque nation est une famille, et chaque particulier un enfant.
[...]
Nous voulons réunir tous les hommes d'un goût sublime et d'une humeur agréable par l'amour des beaux-arts, où l'ambition devient une vertu, où l'intérêt de la confrérie est celui du genre humain entier, où toutes les nations peuvent puiser des connaissances solides, et où les sujets de tous les différents royaumes peuvent conspirer sans jalousie, vivre sans discorde, et se chérir mutuellement.
[...]
Tous les Grands Maîtres en Allemagne, en Angleterre, en Italie et par toute l’Europe, exhortent tous les savants et tous les Artistes de la Confraternité, de s’unir pour fournir les matériaux d’un Dictionnaire universel de tous les Arts Libéraux et de toutes les sciences utiles, la Théologie et la Politique seules exceptées. On a déjà commencé l’ouvrage à Londres ; mais par la réunion de nos confrères on pourra le porter à sa perfection en peu d’années. On y expliquera non seulement le mot technique et son étymologie, mais on donnera encore l’histoire de la science et de l’Art, ses grands principes et la manière d’y travailler. De cette façon on réunira les lumières de toutes les nations dans un seul ouvrage, qui sera comme un magasin général, et une Bibliothèque universelle de tout ce qu’il y a de beau, de grand, de lumineux, de solide et d’utile dans toutes les sciences naturelle et dans tous les arts nobles. Cet ouvrage augmentera chaque siècle, selon l’augmentation des lumières ; c’est ainsi qu’on répandra une noble émulation avec le goût des Belles-Lettres et des beaux Arts dans toute l’Europe.
Discours de Ramsay, version 1736
On trouve donc bien, dans ces textes comme dans de nombreux autres, depuis les origines historiques [1] de la franc-maçonnerie, un lien étroit qui l'unit à la philosophie des Lumières. Pour autant, il y aurait un risque, dans la suite de mon propos, à confondre les Lumières avec tout ce qui s'en rapproche, philosophiquement comme historiquement, mais qui ne sont pas elles. Un exemple me semble tout à fait éclairant:
Les Lumières n'impliquent pas la démocratie. Les deux mouvements sont souvent présent ensemble, mais ce n'est pas la même chose. Ainsi, il me semble qu'on peut affirmer que Frédéric II, roi de Prusse et franc-maçon célèbre[2], était un homme des Lumières. Était-il pour autant un démocrate? Évidemment pas.
Je crois donc nécessaire, pour la suite de mon propos, de commencer par dégager ce qui relève de l'esprit des Lumières de ce qui, bien que proche d'elles et souvent assimilé à elles, n'en relève à mon avis pas directement.
Le monde a-t-il (encore) changé ?
Mais d'abord, pourquoi est-ce que je me pose toutes ces questions ?
Parce qu'en ce début d'année 2026, le monde semble avoir radicalement changé !
Mais a-t-il vraiment changé tant que ça ? Et est-ce qu'il ne change pas en permanence, depuis fort longtemps, au moins autant? De nombreuses autres époque ne se sont-elles pas senties au moins autant en grand chambardement que la nôtre?
Il me semble qu'il y a une autre explication possible: Le Monde n'a peut-être pas changé tant que ça en l'espace de quelques mois. En revanche il a dépassé un point de bascule. Et au-delà de ce point de bascule, toutes nos anciennes cartes, toutes nos anciennes conceptions, tous nos romans nationaux ont cessé de fonctionner.
Il est possible qu'en fait, il ait évolué peu à peu, tout doucement, mais que d'un seul coup, nous réalisions que nos anciens concepts ne nous permettent plus de le comprendre, c'est à dire d'être capables de prévoir ses évolutions. Il nous faut alors changer de logiciel et de grilles d'interprétation.
En janvier 2026, le premier ministre canadien, Mark Carney, a tenu à Davos un discours historique [3] qui a fait le tour du Monde et qui me semble parfaitement éclairer la nouvelle situation:
« Je parlerai aujourd'hui de la rupture de l'ordre mondial, de la fin d'une fiction agréable et du début d'une réalité brutale où la géopolitique des grandes puissances n'est soumise à aucune contrainte. [...] Chaque jour, on nous rappelle que nous vivons à une époque de rivalité entre grandes puissances. Que l'ordre fondé sur des règles tend à disparaître. Que les forts agissent selon leur volonté et que les faibles en subissent les conséquences.
[...]
L'ordre ancien ne sera pas rétabli. Nous ne devons pas le pleurer. La nostalgie n'est pas une stratégie. Mais à partir de cette fracture, nous pouvons bâtir quelque chose de mieux, de plus fort et de plus juste.
[...]
Les puissants ont leur pouvoir. Mais nous avons aussi quelque chose : la capacité de cesser de faire semblant, d'appeler la réalité par son nom, de renforcer notre position chez nous et d'agir ensemble.»
La fin d'une fiction agréable
Il y a 10 ans déjà, Yuval Harari m'avait permis de réaliser à quel point les humains avaient besoin de récits et de fictions pour organiser leur compréhension du monde[4].
Bien sûr nous les savions tous que les gaulois n'étaient pas les ancêtres communs de tous les français. Comme nous savions, plus ou moins, que les rois de France prétendaient tous descendre des francs et des romains, peuples vainqueurs, mais certainement pas des gaulois, peuples vaincus et colonisés. Il suffisait de visiter Versailles pour s'en convaincre. Et la plupart d'entre nous étaient depuis longtemps convaincus que la traversée de la mer rouge par Moïse, ou l'histoire du serpent dans la Genèse, devaient être prises comme des métaphores.
Nous vivions donc dans un monde de fictions agréables, certes, mais la plupart d'entre nous savaient faire la distinction entre ces fictions et la réalité.
Depuis, nous sommes passés dans l' "ère de la "post-vérité"[5].
Alors bien sûr, cette ère de la post-vérité n'est peut-être pas si différente de ce qu'ont connues les populations du 20ème siècle qui ont subi les régimes totalitaires. Hannah Arendt le décrivait ainsi:
« Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez. »
Mais il semblerait, en ce début 2026, que deux étapes tragiques aient été franchies.
1) Le mensonge des puissants ne cherche même plus à être crédible ou à avoir un semblant de cohérence, comme c'était le cas avec les idéologies totalitaires du 20ème siècle. On ne cherche même plus à dissimuler les faits qu'on nie. Certes Soljenitsyne écrivait:
« Nous savons qu’ils mentent. Ils savent qu’ils mentent. Ils savent que nous savons qu’ils mentent. Nous savons qu’ils savent que nous savons qu’ils mentent. Et, pourtant, ils persistent à mentir.»
Mais au moins les menteurs dont parlait Soljenitsyne essayaient de mentir de manière cohérente et de cacher au moins un peu les faits qui les dérangeaient. Ce n'est plus le cas.
2) Au 20ème siècle, il y avait certes d'immenses empires totalitaires mais au moins il restait quelques lieux de refuge. Des pays certes imparfaits, mais où il restait possible, au moins pour quelques catégories de personnes, de continuer à se cultiver, à s'informer et à penser par eux-mêmes. «Sapere aude» pour reprendre la formule d'Horace et de Kant. Au 20ème siècle, on pouvait encore fuir dans des démocraties imparfaites. Au 21ème siècle, où pourra-t-on échapper aux médias des oligarques, à leur réseaux sociaux et à leurs intelligences artificielles? Je ne suis pas aussi optimiste que Mark Carney.
Mon expérience maçonnique s'est déroulée sous l'égide de principes qui étaient considérés comme évidents à la Grande Loge de France au début des années 1980:
- La défense de la démocratie
- Le désir de plus de justice sociale, résumé par les termes "progrès social".
- La défense de la philosophie des Lumières et de la liberté de conscience
En 2026, assistons-nous à travers le Monde, voire dans nos Loges, à la fin de la démocratie, du progrès social, des Lumières ?
Fin de la démocratie ?
Pour commencer, je remarque qu'on confond souvent à ce sujet des choses très différentes: Les Lumières n'impliquent pas la démocratie, la démocratie n'implique pas les Lumières, etc.
Nous voyons aussi apparaître depuis quelques années des discours aberrants qui prétendent pouvoir supprimer la justice sociale au nom de la démocratie: Après tout, si la majorité décidait "démocratiquement" de déporter la minorité, de quel droit la minorité pourrait-elle s'y opposer ?
Alors, commençons par la démocratie.
La démocratie, ce n'est pas la république. La république romaine, SPQR, c'était le sénat et le peuple de Rome, autrement dit l'aristocratie exploitant la plèbe autant que les esclaves et les peuples colonisés. Ce n'était en rien une démocratie, même si la plèbe, après sa révolte et sa sécession, avait obtenu d'être représentée par un tribun. C'est là une différence importante dont il convient de se souvenir lorsqu'on parle des républicains et des démocrates aux USA. Même si bien sûr ça n'a plus de rapport direct avec la république (puis l'empire) romaine, les références historiques qu'invoquent les uns et les autres ne sont pas anodines.
Autre exemple, bien connu, il n'y a rien de moins démocratique que la République de Platon.
Comment définir la démocratie ? Il y a beaucoup de définitions différentes, et l'étymologie "gouvernement du peuple" ne permet pas d'en choisir une plus qu'une autre. Il me faut donc bien en choisir une sous peine de rester dans un flou tel qu'il serait impossible d'argumenter sérieusement. Je choisis celle qui est attribuée à Karl Popper. Avec lui, j'appellerai démocratie un système où le peuple a la possibilité de changer ses dirigeants, par des élections, sans recourir à la violence. C'est bien sûr une sorte de définition minimale. Pour la plupart d'entre nous, une vraie démocratie nécessite bien plus, à commencer par la possibilité pour les électeurs de s'informer à peu près correctement, mais elle a le mérite de proposer une limite assez claire: S'il n'y a pas d'élections libres, ou si leur résultat n'est pas respecté, on n'est plus en démocratie.
Si on se base sur cette définition, il y avait extrêmement très peu de démocraties dans le Monde lorsque je suis entré en franc-maçonnerie. Et après une période de progrès dans les années 1990 et suivantes, on assiste depuis 2010 environ à un retour massif des tyrannies partout dans le monde.
Le plus surprenant dans ce retour, en tout cas ce qui, moi, me surprend le plus, c'est que ce retour des tyrans se fait souvent à la demande des peuples. En 2025, en France, 73% des gens interrogés se disaient en accord avec cette affirmation: «On a besoin d'un vrai chef pour remettre de l'ordre»[6].
Bien sûr, après tout, on pourrait se dire que si le peuple peut choisir son "vrai chef" et en changer, on reste en démocratie au sens de Popper. Mais il n'y a pas de démocratie durable sans éducation populaire et si l'histoire nous apprend quelque chose, c'est que lorsqu'un "vrai chef" arrive au pouvoir pour "remettre de l'ordre", il est tout à fait rarissime qu'il accepte ensuite de rendre le pouvoir sans violence.
Construire puis maintenir une démocratie, ça demande un haut niveau d'éducation populaire. Et c'est je crois là que les progressistes ont le plus échoué. La société du spectacle est une société de la facilité. «Panem et circences», du pain et des jeux, la vieille recette pour maintenir les peuples en esclavage n'a pas changé. L'éducation populaire ne peut s'adresse qu'à un peuple capable de faire des efforts pour progresser. Qu'est-ce qui en reste en France, depuis des décennies? Des actions en directions des enfants, public captif. Des actions de formation professionnelle, autre public plus ou moins captif. Et aussi un peu de spectacles subventionnés. Et c'est tout.
Le dévoiement des grands magazines de vulgarisation scientifique d'autrefois, rachetés par des milliardaires pour en faire du clickbait et de la "production de contenu" douteux mais rentable a été, de mon point de vue, le dernier clou dans le cercueil d'une véritable éducation populaire. A l'ère de la post-vérité, les faits établis et les théories scientifiques les plus solides ne sont plus que des opinions comme les autres, à choisir sur la même étagère que les pires mensonges en fonction de son humeur du moment. Aucune démocratie ne peut survivre à ça très longtemps. Donald Trump l'a promis à ses électeurs dans un discours célèbre: Si vous m'élisez, vous n'aurez plus jamais besoin de vous occuper de politique, vous n'aurez plus jamais besoin de voter, a-t-il affirmé sous leurs applaudissements.
Fin du progrès social ?
La fin apparente de ce qu'on a souvent appelé «le progrès social» ne me semble pas directement connectée à celle de la démocratie, bien qu'il y ait des liens et des interactions évidents entre les deux. Après tout, on pourrait très bien imaginer, et certain l'ont souvent fait dans le passé, un progrès social sans démocratie comme une démocratie sans progrès social.
Mais quel importance, après tout, donner au progrès social dans ce récit qui est dédié à un cheminement maçonnique?
La réponse se trouve dans le type de franc-maçonnerie que je pratique depuis un peu plus de quarante ans maintenant, et fondé sur les principes dit "du Convent de Lausanne". La constitution de la Grande Loge de France énonce notamment:
Les Francs-Maçons travaillent à l'amélioration constante de la condition humaine, tant sur le plus spirituel et intellectuel que sur le plan du bien-être matériel.
et sa devise «Liberté, Égalité, Fraternité» reprend celle de la République française dont l'article premier de sa Constitution indique:
La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.
Je trouve dans Wikipédia cette tentative de définition:
Le progrès social est la recherche d'une amélioration des conditions de vie de l'être humain par un changement dans l'organisation sociale. Le progrès social est essentiellement une notion contemporaine parce qu'il est associé aux conditions de vie de l'être humain dans la société moderne.
et la version anglophone mentionne Condorcet, pour lequel il incluait la disparition de l'esclavage, l'alphabétisation, la réduction des inégalités, notamment entre sexes, et la diminution de la pauvreté.
Une doxa maçonnique?
Alors ce progrès social relève-t-il d'une doxa maçonnique? Je veux dire par "doxa" une opinion tellement répandue dans un groupe donné que personne ne songe à la remettre en cause?
Il me semble bien que oui. Bien sûr avec des imperfections et des exceptions. On pense par exemple à l'attitude de la majorité des francs-maçons du 18ème siècle vis à vis de l'esclavage. Mais globalement, dans tous les textes maçonniques que j'ai pu lire, à peu près partout et sauf assez rares exceptions, des objectifs tels que «l'amélioration de la condition humaine» semblaient couler de source.
Le progrès social et la gauche?
Le progrès social est-il nécessairement de gauche? C'est une question différente. Il faut pour y répondre commencer par donner une définition un peu claire de ce qu'on appelle "de gauche". J'ai écrit tout un article sur ce sujet[7]. Pour moi, «être de gauche», c'est refuser de se résoudre à l'exploitation des faibles par les forts, alors qu' «être de droite» c'est la voir comme un mal inévitable, voire comme une loi naturelle. Bien sûr, d'autres définitions existent et elles sont tout à fait possibles. Le tout est d'en choisir une, car autrement on se retrouve pris dans des dialogues de sourds.
Alors, dans le cadre de cette définition, le progrès social est-il nécessairement de gauche?
Il me semble clair que non. Georges Washington avait de nombreux esclaves. Frédéric II, roi de Prusse, de nombreux sujets de classes sociales inférieures qui travaillaient pour lui, etc. Si le progrès social consiste en l'amélioration de la condition humaine générale, on peut tout à fait concevoir que les puissants essayent d'améliorer les conditions de vie des plus faibles sans pour autant abolir ni leur exploitation ni la survivance des inégalités de droits à la naissance en fonction des classes sociales ou des castes.
En Inde, par exemple, l'actuel gouvernement nationaliste et religieux espère à la fois améliorer les conditions de vie de tous les indiens, ou en tout cas de tous les Hindous, tout en espérant aussi un retour au système parfaitement injuste des castes.
Autre exemple, la «doctrine sociale de l'Église catholique», à ses débuts tout au moins, ne remet aucunement en cause l'existence des classes sociales ni l'exploitation du travail des ouvriers par les patrons. Elle condamne explicitement les idées de gauche. En revanche, elle entend améliorer les conditions de vie des «classes sociales inférieures» et interdire les abus[8].
Remises en cause actuelles
Alors où en sommes-nous, début 2026, de cette doxa qu'était l'espérance de progrès social dans les sociétés en général et dans les loges maçonniques en particulier?
Clairement, dans nombre de dictatures, la question du progrès social n'est même plus posée. Ailleurs, le progrès social ne serait souhaitable qu'à l'intérieur de la Nation et pourrait tout à fait se développer au détriment de nations étrangères ou d'ethnies considérées comme inférieures. Voire au pris de leur disparition pure et simple.
Mais dans les loges maçonniques?
Il m'est arrivé hélas de constater que le ver est déjà dans le fruit.
Un exemple m'a particulièrement frappé. J'ai entendu à plusieurs reprises des francs-maçons français, voire des dignitaires de la franc-maçonnerie, exprimer l'idée selon laquelle la devise traditionnelle «Liberté - Égalité - Fraternité» pourrait être avantageusement remplacée par «Liberté - Équité - Fraternité».
Réfléchissons ensemble sur cette proposition.
A première vue, pourquoi pas? Si l'équité est de donner à chacun selon ses besoins, et non pas à chacun de manière parfaitement égale, tout va pour le mieux sur le plan humain. Mais le diable est comme toujours dans les détails et derrière les beaux discours.
De quelle égalité parle-t-on dans la devise? Une brève recherche donne évidemment la réponse. Il s'agit de l'égalité des droits, du fait que «Les hommes naissent libres et égaux en droit».
Et par quelle équité faudrait-il la remplacer? Quand cette proposition est énoncée par quelqu'un qui combat habtiuellement le «wokisme», le féminisme et le «droit-de-l'hommisme», il n'y a pas à chercher longtemps avant de constater que l'idée derrière la formule consiste à rejeter la Déclaration des droits de l'Homme, et en particulier le fameux «Les hommes naissent libres et égaux en droit». Pour la remplacer par quoi? Par une supposée "équité" qui consisterait à donner à chacun non pas selon ses besoins, mais selon sa naissance.
Un auteur souvent cité dans nos loges est René Guénon. Voyons ce qu'il écrit sur ces sujets:
La cause de tout ce désordre, c’est la négation de ces différences elles-mêmes, entraînant celle de toute hiérarchie sociale ; et cette négation, d’abord peut-être à peine consciente et plus pratique que théorique, car la confusion des castes a précédé leur suppression complète, ou, en d’autres termes, on s’est mépris sur la nature des individus avant d’arriver à n’en plus tenir aucun compte, cette négation, disons-nous, a été ensuite érigée par les modernes en pseudo-principe sous le nom d’«égalité».
[...]
Naturellement, quand nous nous trouvons en présence d’une idée comme celle d’«égalité», ou comme celle de «progrès», ou comme les autres «dogmes laïques» que presque tous nos contemporains acceptent aveuglément, et dont la plupart ont commencé à se formuler nettement au cours du XVIIIe siècle, il ne nous est pas possible d’admettre que de telles idées aient pris naissance spontanément.
[...]
Nous avons parlé d’«idées», mais ce n’est que très improprement que ce mot peut s’appliquer ici, car il est bien évident qu’il ne s’agit aucunement d’idées pures, ni même de quelque chose qui appartienne de près ou de loin à l’ordre intellectuel ; ce sont, si l’on veut, des idées fausses, mais mieux vaudrait encore les appeler des «pseudo-idées», destinées principalement à provoquer des réactions sentimentales, ce qui est en effet le moyen le plus efficace et le plus aisé pour agir sur les masses.
René Guénon, La Crise du Monde Moderne, ch. VI, "Le chaos social"
Ce genre d'idées étaient assez rarement exprimées dans les loges que je fréquentais il y a quarante ans. Je les entends désormais de plus en plus souvent, parfois associées à d'autres idées empruntées à Joseph de Maistre ou à Julius Evola.
Guénon, Evola, de Maistre, trois auteurs dont les études ne sont pas toujours dénuées d'intérêt, mais dont il est difficile de contester qu'ils s'inscrivent tous les trois dans le courant réactionnaire et anti-Lumières de l'ésotérisme occidental. Ils se sont notamment tous les trois très explicitement opposés à aux idées même d'égalité de droits et de démocratie comme à toute idée de progrès, qu'il soit social, moral ou scientifique.
Alors comment leurs zélateurs parviennent-ils à concilier ces idées avec la Constitution de la Grande Loge de France?
Les Francs-Maçons travaillent à l'amélioration constante de la condition humaine, tant sur le plus spirituel et intellectuel que sur le plan du bien-être matériel.
J'avoue que ça reste pour moi un mystère!
Et tout ceci nous amène, après un long détour dont je crois qu'il était nécessaire pour éclaircir le contexte, à un sujet que je crois encore plus central que celui de la fin de la démocratie ou que celle du progrès social, à savoir la fin des Lumières elles-mêmes.
Références
- ↑ La question de ses origines symboliques est évidemment une question différente.
- ↑ La question de son appartenance reste toutefois non prouvée. Ce qu'on peut affirmer sans crainte au moins, c'est qu'à son époque, nombre de francs-maçons de son entourage étaient persuadés qu'il l'étaient et le considéraient comme tel.
- ↑ Discours de Mark Carney, Davos, 2026
- ↑ Yuval Noah Harari, Sapiens, 2015
- ↑ Ère post-vérité sur Wikipédia
- ↑ Voir mon billet de blog sur ce sujet
- ↑ C'est quoi être de gauche? sur mon blog
- ↑ Encyclique Rerum novarum, 1891
À suivre...
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