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Le Logos des Grecs anciens et celui des Chrétiens

De Vents & Jardins: Sommaire
Version datée du 12 février 2026 à 22:06 par Christophe (discussion | contributions) (Page créée avec « Au 4ème degré du Rite maçonnique dit « Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) », tel qu’il a été réécrit en France par Albert Lantoine et Oswald Wirth dans les années 1920, on trouve cette phrase assez énigmatique : <blockquote> « Notre Devoir, c’est la quête de la Parole perdue ». </blockquote> Comment la comprendre ? Une piste de recherche que je crois assez évidente passe par le prologue de l’évangile de Saint Jean. Il nous parle... »)
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Au 4ème degré du Rite maçonnique dit « Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) », tel qu’il a été réécrit en France par Albert Lantoine et Oswald Wirth dans les années 1920, on trouve cette phrase assez énigmatique :

« Notre Devoir, c’est la quête de la Parole perdue ».

Comment la comprendre ? Une piste de recherche que je crois assez évidente passe par le prologue de l’évangile de Saint Jean. Il nous parle d’une Parole qui était aussi la Lumière et la Vie. Il ne dit pas qu’elle aurait été perdue, mais qu’elle n’a pas été reçue.

Sa première phrase est célébrissime :

Ἐν ἀρχῇ ἦν ὁ λόγος / En arkê ên o logos

On la traduit habituellement en français par «Au commencement était le Verbe», bien que cette traduction soit souvent considérée comme trompeuse. Je préfère partir de celle-ci, qui semble plus consensuelle de nos jours : «Dans le temps les plus anciens, était le Logos.»

La question n’est pas encore posée, dans ce premier verset, de savoir si le Logos était, ou pas, la Parole du Dieu unique que prient les judéo-chrétiens. Le texte est en grec et pour un gréco-romain cultivé de cette époque, ce premier verset relève en fait de la simple évidence, voire d’une doxa bien établie de l’époque et cela depuis Héraclite au moins.

Le Logos des Grecs anciens

On ne sait pas grand-chose d’Héraclite, sinon qu’il vécut à Éphèse vers 500 av. J.-C. et qu’il a écrit un ouvrage dont seules des citations ultérieures sont parvenues jusqu’à nous. Mais sa pensée a très profondément imprégné l’Antiquité. Platon, Aristote, Lucrèce, Sénèque et tant d’autres nous ont transmis ses idées. Nous avons tous entendu par exemple la maxime qui dit qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Des idées similaires ont été développées à la même époque en Inde, dans les enseignements du Bouddha, et en Chine, dans ceux attribués à Lao-Tseu.

Pour Héraclite, le Logos c’est le Principe, ce qui est à l’origine de toute chose et qui donne une rationalité, un sens, un ordre au chaos du monde. C’est lui qui va donner naissance à Chronos et aux Titans. Pour lui, «Le logos est ce qui constitue, éclaire et exprime l’ordre et le cours du monde». Voici quelques exemples de ce qu’il en dit :

Au sujet du logos qui est tel que je le décris, les hommes se sont toujours avérés incapables de le comprendre, aussi bien avant qu’ils ne l’aient entendu, qu’une fois qu’ils l’ont entendu.

[…]

[Le] logos [est] éternellement réel, les hommes à ce sujet sont sans compréhension tant qu’on ne leur en a pas parlé et quand on commence à leur en parler. Alors que toutes choses se produisent conformément au logos, on croirait qu’ils n’en ont pas fait l’expérience.

[…]

C’est le logos qui gouverne l’ensemble de toutes choses.


En fait, chez Héraclite, le mot « logos » semble avoir de nombreuses significations différentes. Il désigne tout aussi bien ce que nous appelons de nos jours la parole, que l’intelligence, l’harmonie, la sagesse ou la mesure [1]. Mais cette multiplicité de significations renvoie plutôt, je crois, à une idée unique dont tous ces concepts plus précis ne seraient au fond que des facettes.

On trouve la même chose, me semble-t-il, avec le mot « tao » (dào) dans le « Tao-tê-king » (Dàodéjīng) qui est attribué à Lao-Tseu. Le terme tao (道) désigne à la fois la doctrine, la raison, le principe, le fait de dire et la voie, voire l’enseignement. Ce que Lao-Tseu nomme le tao est quelque chose qu’on ne peut pas expliquer par des mots[2] mais qu’on peut saisir par une sorte d’illumination intérieure.

Est-ce à dire qu’on pourrait assimiler le logos d’Héraclite au tao de Lao-Tseu? L’hypothèse est sans doute hasardeuse mais je ne peux pas m’en empêcher, d’autant que d’après Heidegger, le mot « logos » chez Héraclite, avant de signifier raison ou discours, désigne ce qui rassemble et maintient dans son unité tout ce qui apparait en s’épanouissant. Quoi qu’il en soit pour les grecs anciens, et même si leurs conceptions et mythologies sont plurielles, le Logos n’est pas un dieu et les titans non plus. Les titans sont des personnifications de caractéristiques qui commencent à se dégager des mouvements du chaos primordial. Chronos par exemple n’est pas un dieu, ce n’est que la première personnification du temps. Pour les grecs, les vrais dieux, ceux qu’on prie et auxquels on offre des sacrifices, ce sont ceux de l’Olympe, à commencer par Zeus, et ils ne naitront que bien plus tard. Personne à ma connaissance n’a jamais offert de sacrifices ni au logos en Grèce, ni au Tao en Chine.

D’une manière similaire, à la même époque, en Inde, le Principe fondamental à l’origine de toutes choses, le Brahman, préexiste à la naissance des premiers dieux. D’ailleurs, dans cette conception traditionnelle, les dieux sont mortels, ce qui ne les empêche évidemment pas de se réincarner après leur mort. L’exemple le plus connu étant le dieu Krishna dont la mort, en 3102 avant J.-C., marque le début du Kali Yuga sensé s’achever 432 000 ans plus tard.

Pour en revenir au Logos sur lequel s’interrogeaient les grecs, quelle que soit l’interprétation qu’ils donnaient au texte d’Héraclite ou leur opinion le concernant, ce Logos ne s’occupe pas des petites affaires des hommes. Il se contente de régler la marche de l’Univers et il laisse aux dieux de l’Olympe le loisir de s’occuper ou pas des affaires des hommes, selon leur bon plaisir. D’ailleurs, si on regarde la mythologie, les affaires des hommes se portent plutôt mieux quand les dieux de l’Olympe ne s’en occupent pas. Quand on leur offre des sacrifices, c’est souvent pour éviter de leur déplaire et de prendre le risque qu’ils s’en mêlent un peu trop. Épicure par exemple recommande de respecter les rites religieux mais la question reste ouverte de savoir si c’était pour ne pas fâcher les hommes ou pour ne pas risquer de fâcher les dieux. Les critiques ultérieurs, qui ont vu en lui un athée tentant de dissimuler son athéisme prêchaient peut-être bien pour leur paroisse [3].

Le Logos des Chrétiens

Si la première phrase de son prologue ne fait que reprendre ce qui aurait sans doute relevé de l'évidence à l'époque, dans la suite de son prologue, Saint Jean va commencer à s’éloigner de la doxa de son époque, avec l’idée [4] que le Logos est l’une des personnes du dieu des Hébreux.

Ce dieu qui n’était jusqu’alors que le dieu particulier des Hébreux devient à cette époque le Dieu unique des chrétiens, manifesté en trois personnes: Père, Fils et Saint Esprit. Et Saint Jean[5] affirme que le Logos, deuxième personne du Dieu unique, s’est incarné en la personne de Jésus, le Christ.

Pour autant, la polysémie qui entourait le Logos grec est maintenue chez les chrétiens. Ainsi, selon Saint Jean, le Christ n’est pas seulement le Logos, la Parole, il est aussi « le Chemin, la Vérité, la Vie » (Jn 14, 6). Il me semble que les taoïstes auraient pu reprendre les mêmes mots à propos du Tao mais, bien sûr, il y a une différence de taille dans la conception chrétienne. Dans cette conception, le Logos, qui est le Christ, n’est plus qu’une des trois personnes du Dieu unique. Il ne peut pas être séparé du Dieu personnel, créateur, aimant certes mais également jaloux et vengeur, le Dieu des armées des Hébreux et des Croisés.

Le monothéisme est devenu tellement hégémonique en Europe au Moyen-Age que de nos jours encore, et jusque dans nos Loges, la confusion qui identifie le Principe créateur, le Logos, au Dieu unique des monothéismes est devenue une doxa, c’est à dire une idée tellement commune que ceux qui la remettent en question passent facilement pour des intellos farfelus.

Autant on admettra facilement qu’un athée récuse à la fois l’idée du Logos et celle de Dieu, autant il pourra sembler bizarre que quelqu’un puisse encore, de nos jours, séparer les deux concepts, croire en l’un mais pas en l’autre. Ça passera encore bien souvent pour une absurdité, pour une provocation, voire pour un sophisme moderne, alors que ce n’était qu’une opinion on ne peut plus commune et traditionnelle avant l’invention des monothéismes.

Mais revenons-en aux francs-maçons chrétiens et notons à ce propos qu’il semble assez clair que les auteurs des rituels qui ont été réunis plus tard dans le REAA l’étaient tous, chrétiens.

Pour les francs-maçons chrétiens actuels, il semblera parfois évident que cette Parole perdue a quelque chose à voir avec le Logos et donc avec la personne du Christ. Mais cette identification leur posera alors une question délicate: Pourquoi le Logos des chrétiens serait-il perdu? Les chrétiens ne sont-ils pas au contraire sensés le connaître et le proclamer sur toute la Terre?

« On n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais on la met sur le chandelier… »

(Matthieu 5:15)

Il y a de nombreuses réponses possibles à cette énigme apparente mais je ne les développerai pas en détails ici. N’étant pas judéo-chrétien moi-même, ces réponses m’intéressent, bien sûr, mais comme elles reposent sur des présupposés qui ne sont pas les miens, elles peuvent éventuellement me donner des pistes de réflexion utiles, mais elles ne peuvent pas me convenir entièrement. Je me contenterai donc d’indiquer quelques pistes de réflexion.

Tout d’abord, si on lit attentivement la Circulaire aux Deux Hémisphères de 1802[6], l’identification de la Parole perdue au Logos n’est plus si évidente que ça. On y trouve effet ce passage:

Le Maître Bleu [7] sait bien que le Roi Salomon et son royal visiteur [8] possédaient le vrai mot primitif mais qu’il doit rester dans l’ignorance, à moins d’être initié aux degrés sublimes. La preuve de l’authenticité de ce mot Mystérieux, tel que nous le connaissons et pour lequel notre vénéré Maître est mort, est établie, même à l’esprit le plus sceptique, dans les pages sacrées des Saintes Écritures et dans l’histoire juive dès l’aube des temps. Le Docteur Priestley [9], dans ses lettres aux juifs, écrit ce remarquable passage quand il parle des miracles du Christ: «et il a été dit depuis par vos auteurs qu’il a accompli ses miracles par quelque nom ineffable de Dieu, qu’il avait dérobé au Temple».

Il semble clair que dans ce texte, la «Parole perdue» n’est pas le Logos, mais la véritable prononciation du tétragramme. Le préambule du tuileur de Vuillaume, rédigé en 1822[10], pointe dans le même sens:

Le nom de Dieu, qui ne pouvait être prononcé que par le grand pontife, et une seule fois dans l’année ne faisait-il pas partie des mystères lévitiques, et n’est-il pas un indice certain de leur existence ? Ici, comme ailleurs, les mystères plus répandus ont fini par être négligés, et à la fin dédaignés par les Lévites, qui en avaient été les premiers hiérophantes ; ceux qui conservèrent de l’attachement pour les mystères formèrent dès lors des sociétés isolées et séparées du sacerdoce ; […]


Il suffit de lire de manière plus complète ces deux textes pour réaliser que, dans le contexte du début du 19ème siècle, le REAA se présente comme une survivance secrète d’une religion primordiale, antérieure au christianisme « officiel » issu des Conciles, et qui aurait préservé des connaissances magiques ou théurgiques, notamment la véritable prononciation du nom de Dieu. Il me semble difficile de lire autrement les textes officiels de 1802 et de 1822. Et dans une telle conception, proprement « hérétique » aux yeux des églises officielles de cette époque là, la nécessité de conserver la lumière sous le boisseau, au moins provisoirement, paraît évidente.

La conception que les francs-maçons français du REAA ont de leur rite a beaucoup changé par la suite, notamment au cours du demi-siècle qui a suivi le Convent de Lausanne (1875). C’est très net dans l’évolution des rituels comme dans les discours qui sont parvenus jusqu’à nous et ça a eu un impact important sur la présence de la Bible dans les loges et encore plus sur la signification donnée à cette présence.

Mais qu’en sera-t-il de nos jours pour un franc-maçon chrétien?

Si les conceptions maçonniques ont beaucoup évolué au fil du temps, provoquant la fureur des traditionalistes, il en est de même pour celles des chrétiens. Je ne suis pas particulièrement compétent pour en parler, ni particulièrement concerné non plus d’ailleurs, mais il me semble que l’idée du «Christ cosmique» de Teilhard de Chardin, c’est à dire pour ce que j’ai cru en comprendre d’une Révélation toujours en cours dans le processus de l’évolution, pourrait être une piste de recherche parmi d’autres.

Puisqu'il faut bien choisir une hypothèse...

Alors, cette parole perdue qu'on recherche au 4ème degré, à quoi pourrait-elle ressembler?

Je crois qu'il faut au moins faire une hypothèse à ce sujet, sous peine de ne pas pouvoir avancer. Mais comme presque toujours en franc-maçonnerie, cette hypothèse ne pourra être que provisoire, et adaptée à chacun d'entre nous. Certains chercheront:

  • Le Logos de Saint-Jean
  • La véritable prononciation du Tétragramme
  • Le Logos d'Héraclite

et la plupart, sans se prononcer fermement, surtout à ce stade de leur progression, chercheront plutôt quelque chose qui se rapprocherait de telle ou telle de ces pistes. Il faut bien faire un choix, s'engager sur une piste, mais si on n'y trouve rien il ne faudra pas hésiter à revenir en arrière pour en explorer une autre.

C'est à mes yeux, comme je le redirai souvent, tout ce qui fait l'intérêt de la démarche maçonnique. Elle pose d'excellentes questions mais n'impose jamais aucune réponse. Il n'y a pas de gourou dans cette démarche. Chacun doit tracer sa propre route.

Notes et références

  1. Michel Fattal, Le logos d’Héraclite : un essai de traduction, Revue des Études Grecques, 1986 pp. 142-152
  2. C’est dit explicitement, quoi que de manière volontairement ambigüe et poétique, dès le premier vers: «道可道非常道» qui peut se traduire, assez littéralement, par: «Le Tao que l’on peut expliquer, incroyable Tao» ou de manière plus précise par: «La voie que la voix peut dire n'est pas la véritable voie»
  3. Pierre Vesperini 2017
  4. Ou la Révélation, selon les points de vue
  5. Rappelons ici que le texte en question est plus probablement l’œuvre de l’ensemble de la communauté johannique que celle de l’apôtre auquel il est attribué par la Tradition chrétienne.
  6. Il s’agit de la proclamation de la fondation du Rite en 33 degrés en Caroline du Sud. Ce texte est habituellement considéré comme étant l’acte de naissance du Rite Écossais Ancien et Accepté.
  7. Cette expression désigne le Maître du 3ème degré.
  8. Ceci fait allusion à une partie de la légende d’Hiram qui n’est dévoilée de nos jours, en France, qu’au 6ème degré du REAA mais qui était alors dévoilée aux « Maîtres Bleus » américains dès le 3ème degré.
  9. Joseph Priestley (1733-1804)
  10. Numérisé et mis en ligne par Gallica le 25 juin 2019, transcription disponible sur le site de la Fondation Latomia.

À suivre...

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