Aller au contenu

Deux jambes et deux bras

De Vents & Jardins: Sommaire
Version datée du 1 mars 2026 à 17:56 par Christophe (discussion | contributions) (À suivre...)
(diff) ← Version précédente | Version actuelle (diff) | Version suivante → (diff)

Je n'ai jamais croisé deux francs-maçons ayant la même conception du monde ou ayant suivi le même cheminement dans leur démarche maçonnique. Du coup, je crois utile de préciser un peu les caractéristiques du mien.

Éloge de la différence

J'ai remarqué que lorsque deux francs-maçons discutent entre eux et s'aperçoivent qu'ils sont d'accord sur quelque sujet que ce soit, ils s'empressent de changer de sujet. Ce n'est pas intéressant, maçonniquement parlant, quand on est d'accord. En général quand on vient en franc-maçonnerie, et plus encore quand on y reste, c'est pour se confronter à des points de vues différents et s'enrichir de nos différences. L'aphorisme attribué à Antoine de Saint-Exupéry est bien connu chez les francs-maçons français:

Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m'enrichis.

est apocryphe, mais exprime bien l'idée. La citation originale, je crois, l'exprime encore mieux:

Je suis si las des polémiques, des exclusives, des fanatismes ! Je puis entrer chez toi sans m’habiller d’un uniforme, sans me soumettre à la récitation d’un Coran, sans renoncer à quoi que ce soit de ma patrie intérieure. Auprès de toi je n’ai pas à me disculper, je n’ai pas à plaider, je n’ai pas à prouver ; je trouve la paix, comme à Tournus. Au-dessus de mes mots maladroits, au-dessus des raisonnements qui me peuvent tromper, tu considères en moi simplement l’Homme. Tu honores en moi l’ambassadeur de croyances, de coutumes, d’amours particulières. Si je diffère de toi, loin de te léser, je t’augmente. Tu m’interroges comme l’on interroge le voyageur.

Antoine de Saint-Exupéry, Lettre à un otage (1943)

Deux jambes: Franc-maçonnerie et Zen

Mais cette liberté de penser et cette diversité ont, je crois, une contrepartie. Celle du risque de n'en rester qu'à un stade superficiel de l'initiation. Il pourrait arriver que ce que nous appelons "initiation" ne soit finalement qu'un discours sur l'initiation, ou sur les différentes formes d'initiation.

C'est pourquoi, au risque de choquer parfois, il m'arrive de dire que je ne pense pas que la voie initiatique maçonnique soit une voix complète. En particulier, elle n'inclue pas, ou quasiment pas, de véritables exercices spirituels comme on peut en trouver ailleurs, du chamanisme aux grandes religions.

Et c'est pourquoi, à mon sens, la franc-maçonnerie marche mieux pour les gens qui avancent sur deux jambes. Ça peut être par exemple:

  • La franc-maçonnerie et une démarche religieuse
  • La franc-maçonnerie et l'alchimie
  • La franc-maçonnerie et une pratique de méditation
  • etc...

Mais dans tous les cas, la franc-maçonnerie, point de rencontre entre des traditions variées et une autre pratique, éventuellement plus dirigée, voire, pourquoi pas, plus dogmatique.

Pour moi, ça a été la franc-maçonnerie et une approche bouddhique. Et une approche bouddhique dans la lignée Chan/Zen.

Je crois utile de le préciser car cette approche bouddhique a sans aucun doute influencé ma manière de progresser en franc-maçonnerie.

Deux bras: Tradition et Modernité

Deux jambes, c'est bien pour avancer, mais sur le chemin, il faut aussi manipuler des outils et des symboles. Je vais donc poursuivre ma métaphore en disant qu'il faut aussi deux bras.

Lorsque je suis rentré en franc-maçonnerie, au début des années 1980 dans une loge de la Grande Loge de France aujourd'hui disparue, celle-ci comme probablement la plupart des autres loges de mon obédience s'intéressait certes à l'étude de diverses traditions, mais c'était surtout avec un désir de modernité.

Un peu plus de quarante années plus tard, les équilibres sociologiques ont changé. On parle désormais beaucoup de Tradition, au singulier et avec une majuscule, et on se méfie davantage de la Modernité.

Pour celles et ceux qui voudraient vérifier la réalité de ce phénomène, je les invite à regarder les titres distinctifs que les nouvelles loges se sont donnés, aux différentes périodes.

On ne voit plus tellement, de nos jours, de nouvelles loges qui s'appelleraient:

  • Justice-Égalité (fondée à Marseille en 1845)
  • Les Hospitaliers socialistes (fondée à Paris en 1853)
  • Tolérance et Cordialité (fondée à Lyon en 1859)
  • L'Aurore sociale du Quercy (fondée à Cahors en 1976)

On trouve désormais beaucoup plus de noms tels que:

  • Zoroastre (1987)
  • La Voie initiatique écossaise (1990)
  • L'Arche du Verseau (1991)
  • Philosophia perennis (1991)
  • La Nef initiatique (2004)
  • L'Éveil initiatique (2021)

Alors bien sûr c'est peut-être subjectif, ce ne sont que des changements dans les proportions et on trouvera toujours des exceptions, mais il me semble qu'il en va de même dans les productions écrites. Il suffit de comparer des numéros anciens et plus récents de la revue "Points de vues initiatiques" ou des livres de dignitaires des différentes époques.

Et quand je "voyage" dans d'autres obédiences, j'ai l'impression que c'est une tendance assez générale, tout du moins en France et dans les pays dont la franc-maçonnerie entretient des liens assez étroits avec la franc-maçonnerie française.

Or, à mon sens, la franc-maçonnerie de rite écossais ancien et accepté [1] perd une grande partie de sa saveur lorsqu'elle cesse de concilier Tradition et Modernité.

Les fondamentaux d'une démarche

Bref, en résumé, comme personne ne parle depuis les limbes, je me dois de préciser dès le début de ce récit d'où je parle. Ma démarche maçonnique s'est toujours inscrite sous ces quatre auspices qui ne sont pas pur moi des axes, des extrêmes entre lesquelles j'aurais cherché un équilibre.

Il me semble au contraire, pour autant que je puisse en juger, que ma démarche initiatique aura toujours été à la fois:

  • Très maçonnique et très bouddhique
  • Très inspirée à la fois par le respect des enseignements de la Tradition et par les apports de la Modernité.

Notes et références

  1. Je ne dirais pas la même chose pour d'autres rites. Le rite écossais rectifié, par exemple, s'est presque toujours inscrit dans une Tradition précise (la lignée Pasqually / Saint-Martin / Willermoz) qui n'a jamais je crois placé beaucoup d'espoirs dans la modernité. Et ce n'est sans doute pas un hasard si Joseph de Maistre appartenait à ce rite.

À suivre...

Chapitre suivant: À sa place et à son office

Retour au sommaire général