Coussin de méditation (Zafu)

Si vous pensez : « Éric Rommeluère est un maître Zen », vous avez sans doute raison mais vous êtes mal parti, parce que dans le monde du Zen, il n'y a pas beaucoup de place pour les concepts trop binaires.

Et dans le monde d'Éric Rommeluère, il semblerait qu'il n'y ait pas vraiment de Zen, qu'il n'y ait pas vraiment de maîtres (à part le sien?). On en viendrait presque à se demander s'il y a un Éric Rommeluère. Ou alors il y en a beaucoup plus que les mots ne peuvent en contenir.

« La tradition Zen refuse l'utilisation du mot "Zen" et je n'aime pas trop non plus employer le mot bouddhisme », nous dit-il. On se souvient alors qu'il a publié un livre intitulé « Le bouddhisme n'existe pas ».

 « Je préfère employer le mot de dharma. J'ai reçu un enseignement, qui est le dharma, et je transmets cet enseignement. Le dharma c'est rompre avec toutes les stratégies narcissiques. » La discussion est enjouée, vivante, attentive. Dans d'autres environnements initiatiques, on la qualiferait sans doute de « fraternelle ». Cette fluidité n'empêche nullement les mots d'être très soigneusement choisis.

Lorsqu'on l'interroge sur l'approche de la singularité, lui qui est un militant du "bouddhisme engagé" et qui assume totalement sa double culture à la fois occidentale et orientale, se dit assez démuni. Il voit très bien les souffrances et les angoisses que les changements en cours entraînent chez nos contemporains, mais pour lui, « le Zen en tant que pratique spirituelle n'a pas véritablement de réponse directe pour ouvrir des perspectives sur ces questions » même si « les pratiquants bouddhistes ont une nécessité de participer avec d'autres à un mouvement de pratique et de réflexion pour prendre soin du monde ».

Pour autant, il est un militant du revenu de base et rêve d'inventer autre chose que le monde égoïste actuel, tout en aspirant à se retirer un peu, voire à "effacer ses traces" bien qu'il ne prononce pas ces mots que nous avons trouvés dans ses ouvrages.

Notre premier entretien se termine par la mention de l'article ci-dessous, qui nous avait échappé, et nous convenons qu'il sera la base d'une prochaine discussion. Prenez le temps de le lire en entier sur son blog et s'il vous inspire quelques questions, n'hésitez pas à nous les transmettre, nous les poserons pour vous à Éric lors de ce prochain entretien.

Extraits:

L'espérance du changement par Éric Rommeluère

Changer le monde

« Changer le monde » : la formule a la puissance d’un slogan, inspirant et mobilisateur. Chacun garde l’espoir d’un monde meilleur où la justice et l’égalité ne seraient pas des concepts abstraits mais des réalités toujours plus vivantes. Malgré tout, la démobilisation nous guette. En quelques dizaines d’années, le monde a connu tant de bouleversements, changeant plus vite que toutes nos plus belles envies de changement. La Terre, sans cesse, nous le rappelle. [...] Pour les hommes et les femmes de bonne volonté, l’espérance du changement n’a plus la connotation d’une utopie naïve ; ils savent que le monde est en péril. Pourtant, confiants, ils gardent la prétention d’un monde dans lequel nous retrouverons toujours notre chemin, ils gardent la prétention d’un monde dans lequel de nouveaux chemins seront encore à éclairer.

Un jour, nous sommes venus au monde. Qu’y avait-il avant ? Nous ne le savons pas. Une nuit, nous quitterons ce monde. Qu’y aura-t-il après ? Nous ne le savons pas. Mais, entre les deux, il y a le temps présent et il y a la vie dans tous ses éclats. Au moins, savons-nous que nous ne sommes pas seuls au monde. Un monde, d’ailleurs, ne serait pas monde s’il n’était partagé. Nous partageons tout et en l’autre nous nous voyons. Oser affirmer que l’on puisse changer le monde, n’est-ce pas également prétendre à un monde commun, malgré les différences et les singularités de chacun ?

Prendre soin du monde

En ces temps nouveaux, quelles formes donner à l’engagement dans la Voie du Bouddha ? Malgré tant d’efforts accomplis, les mécompréhensions perdurent : « Le bouddhisme propose d’échapper à ce monde », pouvait-on récemment lire dans un article polémique publié dans la revue Le Débat [1]. L’affirmation est tranchée. Le désir de s’échapper du monde déterminera des choix, des paroles et des actes nécessairement différents de ceux que suscite, par exemple, l’aspiration à le sauver. Moi-même, n’aurais-je donc d’autre envie que de prendre congé ? S’il en était ainsi, la prétention de changer le monde devrait me laisser bien indifférent. Pourquoi soutiendrais-je les efforts de tous ceux qui ont fait aujourd’hui du changement leur voie et qui œuvrent de façon tantôt discrète tantôt publique ?

Quel malentendu. Le dharma n’invite nullement à se soustraire du monde et de ses contingences, mais à se dégager des fonctionnements névrotiques qui nous endommagent — la distinction est essentielle. [...]

La résistance au changement

[...] Car l’envie a bien une contrepartie, la résistance au changement. L’apprenti bodhisattva du début du XXIe siècle, qui fait du monde sa pratique, ne peut qu’être troublé par d’autres résistances. Nul besoin d’être un expert pour constater l’inertie des politiques face aux problèmes actuels, qu’ils soient écologiques, économiques ou sociaux.[...]

De l’individuel au collectif

[...] Collectivement, nous sommes comme l’apprenti bodhisattva aux prises avec ses propres empêchements. Mais le réveil est toujours possible, il suffit de voir et d’agir à partir de cette vue. Des hommes et des femmes de bonne volonté, venus d’horizons variés, ont déjà, individuellement et collectivement, entrepris de défaire les résistances et d’être le changement. Ils sont visionnaires, humbles et doux à la manière d’un Pierre Rabhi car la violence n’est pas de mise ; ils annoncent le temps joyeux de la métamorphose. Les bodhisattvas se joignent à eux, déjà pour créer les conditions d’une prise de conscience des fonctionnements qui nous empêchent de penser et d’agir hors des logiques actuelles. Ils n’ont d’autre foi que l’intelligence et la compassion. Ils n’ont d’autre choix que d’entrer dans la multitude des mondes et d’en magnifier la beauté insoupçonnée. S’ils ne s’engageaient pas, même les plus belles de leurs méditations resteraient stériles.

© Éric Rommeluère 2016, extraits publiés avec l'aimable autorisation de l'auteur

Pour aller plus loin :