Vitrine BnF

Jusqu’au 24 juillet 2016, la Bibliothèque nationale de France a proposé une exposition consacrée à la franc-maçonnerie. Retour sur cet événement par l'ami Christian Jarrige.

Organisée sur la base du très important fonds de la Bibliothèque elle-même, elle bénéficie du concours des obédiences maçonniques françaises qui ont prêté pour l’occasion les objets, ornements, livres, manuscrits, documents le mieux à même d’exposer leur propos au public. Quelques très précieux ouvrages en provenance de pays étrangers, au premier rang desquels, naturellement, la Grande Bretagne, lui apportent un indispensable complément.

En avant-propos, un tableau synoptique fournit les premières informations essentielles à la compréhension : qu’est qu’une obédience, un rite, une loge, … Combien y a-t-il de francs-maçons, hommes et femmes, en France ….
Le visiteur est ensuite invité à suivre l’histoire de la franc-maçonnerie moderne, dite « spéculative » pour la distinguer de celle, « opérative », et qui la précède, des confréries de métiers, dans un voyage au long des trois siècles de son existence, marqués à la fois par la persistance de ses références fondamentales et la constance de ses évolutions.

BnF Gadlu web
crédit: SDZ

Une première salle est consacrée à la recherche des origines. Outils et instruments de tailleurs de pierre, cahiers de croquis et notes, règlements et statuts compagnonniques manuscrits, rappellent que la franc-maçonnerie s’est inspirée à ses débuts d’organisations de constructeurs, et plus simplement d’ouvriers, dont les préoccupations, depuis le treizième siècle au moins, n’étaient pas ou plus exclusivement matérielles, mais également morales et éthiques. Bibles, gravures et dessins inspirés de ses récits côtoyant des traités de rhétorique et surtout d’architecture montrent qu’elle s’inscrit également dans une recherche de sens héritière de courants de pensée antérieurs et entend les appeler à la raison. Les principaux textes fondateurs exposés, règlements, statuts, constitutions, illustrent enfin la vocation universaliste de ses initiateurs.

Mais par quels moyens, et dans quels buts ? Un début de réponse est apporté dans les salles suivantes, consacrées aux différents rites et grades, au symbolisme, à l’ésotérisme, à l’initiation maçonnique, à la vie en loge. La présentation en est didactique autant que faire se peut, et les organisateurs demeurent constamment soucieux de ne pas décourager, bien au contraire,  un public peu familier avec un vocabulaire très spécifique : on remarque tout particulièrement le court texte de Giacomo Casanova sur le secret maçonnique et son incommunicabilité. En revanche, la « carte philosophique » du frère Duchanteau, les « Figures Secrètes des Rose-Croix » ou la « Géométrie du Maçon » de François-Nicolas Noël n’intéresseront quant au fond que des chercheurs particulièrement avertis et à qui les termes d’alchimie, d’hermétisme, ou de théosophie ne sont pas totalement inconnus. Mais ces documents, conçus et réalisés avec une minutie stupéfiante,  séduisent par leur très grande qualité esthétique, tout comme les nombreux dessins aquarellés, décors, objets, bijoux et ornements qui les environnent. Les pièces de vaisselle ornées de décors maçonniques méritent une mention particulière pour la finesse de leurs dessins, l’élégance de leur composition et la délicatesse de leurs couleurs.

BnF Gabanon web
crédit: SDZ

Le voyage dans le temps se poursuit, en quatre étapes principales : 1723 – 1824, 1830 – 1877, 1880 – 1910, 1913 – 1975 : de grands panneaux, où sont mises en parallèle histoire de France et histoire de la franc-maçonnerie, permettent de mesurer l’influence qu’elles ont exercé l’une sur l’autre, notamment à la jonction des XIXème et XXème siècles. Si des francs-maçons illustres ont indéniablement contribué à la naissance, à la défense et à la construction de la République, d’autres, plus humblement, se sont soucié d’instruire ou de secourir leurs contemporains. En témoignent à titre d’exemples « le financement d’une  crèche pour les classes pauvres » (procès-verbal d’une loge de Castres du 7 avril 1849), la création de l’orphelinat maçonnique (24 février 1862), d’une « œuvre maçonnique pour les invalides du travail » (1930). Ces engagements quotidiens feront la force de sœurs et de frères pendant les époques les plus sombres de leur histoire en leur valant le soutien de leurs compatriotes.

Une salle entière est réservée aux adversaires de la franc-maçonnerie. L’irrationnel et le délirant s’y mêlent au tragique, les accusations de sorcellerie à celles de mainmise planétaire, les pamphlets du début du siècle dernier aux affiches, proclamations, expositions, film et lettres de dénonciations des temps de l’occupation allemande et de l’Etat Français. Antimaçonnisme et antisémitisme se rejoignent. Ce déchainement masque un peu trop le fonds et l’origine de la question : la méfiance et la condamnation par les autorités, civiles ou religieuses de la franc-maçonnerie, susceptible à leurs yeux de protéger voire d’organiser des activités subversives. Sont ainsi exposés plusieurs placards d’interdiction ou de mise en garde : du cardinal Fleury, premier ministre (1737), du lieutenant général de la police parisienne (même année), de l’évêque de Marseille (1748), …, dont la teneur reprend celle d’interdits antérieurs visant les organisations de métiers (« Résolution des docteurs de la faculté de Paris touchant les pratiques impies, sacrilèges et superstitieuses qui se font dans les métiers… », 1655, première salle).
Retour au monde maçonnique et à l’harmonie : sous un ciel étoilé, dans une pénombre apaisante, des extraits particulièrement pertinents de La Flute Enchantée, opéra de Mozart, film d’Ingmar Bergman, sont projetés sur grand écran.
L’exposition s’achève, on est tenté de dire déjà, par une évocation de la franc-maçonnerie dans la littérature des deux siècles passés et la diffusion, en accès individuel libre, de quatre brefs entretiens préenregistrés sur quatre thèmes différents : « le complot », « le secret », pour tenter de faire la juste part entre fantasmes et réalités, mais aussi « devenir franc-maçon », « l’engagement maçonnique » où sont exposées les motivations qui conduisent aujourd’hui des hommes et de femmes à frapper à la porte des loges.

Loin des pseudo révélations de trop nombreux articles de magazines et essais, souvent copiés les uns sur les autres ou de la cacophonie des affrontements télévisés entre les adeptes et leurs détracteurs, les organisateurs de l’exposition ont eu le souci de demeurer factuels et de présenter des documents originaux, de première main, pour certains rarissimes. De quoi séduire curieux, historiens, sociologues. Peut-être aussi les francs-maçons eux-mêmes.