François Forestier

Quelles idées, quels partis-pris, quels espoirs, quels enjeux et quels dangers se cachent derrière le terme parfois ambigu de «transhumanisme» ?

François Forestier, expert dans les domaines de la bioéthique et du droit, nous livre une synthèse de ses réflexions.

Le terme transhumain a été utilisé pour la première fois en 1957 par Julian Huxley, frère de l'auteur du meilleur des mondes. Le transhumanisme est un mouvement philosophique et scientifique qui veut utiliser tous les moyens mis à la disposition de l'homme par la technologie pour améliorer l'espèce humaine, augmenter ses capacités de perception, de cognition, de réflexion et de performance pour finalement créer le post-humanisme.

La fusion de l'humain avec la technique semble désormais inéluctable et devant cet horizon probable, la pire des choses serait de l'ignorer. En d'autres termes, tout revient en dernière instance à une question : S'agit'il de rendre l'humain plus humain - ou pour mieux dire, meilleur parce que plus humain - ou veut-on au contraire le déshumaniser, voire engendrer artificiellement une nouvelle espèce, celle des post-humains?

La synergie entre les nouvelles technologies et la puissance financière peut avoir très rapidement de très fâcheuses conséquences. D'un côté il s'agit des NBIC : Nanotechnologies, Biotechnologies, technologies de l'Information et sciences Cognitives, de l'autre le GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon)

Tous les domaines d'activité de l'intelligence artificielle aux manipulations génétiques en passant par la création de Cyborgs, se développent en court-circuitant totalement l'état avec un mépris absolu pour la démocratie .

Le transhumanisme se divise en deux grands camps.

  • entre ceux qui veulent "simplement" améliorer l'espèce humaine sans renoncer pour autant à son humanité, mais au contraire en la renforçant,

  • et ceux qui, comme Kurzweil, plaident pour la technofabrication d'une posthumanité, pour la création d'une nouvelle espèce, le cas échéant hybridée avec des machines dotées de capacités physiques et d'une intelligence artificielle infiniment supérieures aux nôtres.

Dans le premier cas, le transhumanisme se situe volontiers dans la continuité d'un certain humanisme "non naturaliste", un humanisme qui, de Pic de la Mirandole à Condorcet, plaidait pour une perfectibilité infinie de l'être humain. Dans le second, la rupture avec l'humanisme sous toutes ses formes est à la fois consommée et assumée comme le pense Luc Ferry.

Un exemple concret de transhumanisme modéré concerne en France l'association Technoprog qui se réclame ouvertement d'un transhumanisme démocratique ou "technoprogressiste". L'accès aux connaissances et l'usage d'outils de communication appropriés doivent permettre des débats démocratiques et l'implication de la société civile dans les décisions qui sont prises en termes d'augmentation / amélioration des capacités humaines. En outre, cette association reste vigilante au fait qu'il est nécessaire que tout progrès soit équitablement accessible au plus grand nombre et que les risques sanitaires, environnementaux ou sociétaux liés à toute progression technologique soient pris en compte. Ce courant est très proche d'un courant mineur américain dont Jacques Fresco est le leader.

En fait ce sont les courants majeurs d'Outre-Atlantique qui sont particulièrement préoccupants. Les extropiens, à la suite de Jérémy Bentham, favorisent un optimisme futuriste philosophique dont les fondements sont l'abolitionnisme bioéthique, la prolongation de la vie, le singularitarisme, le technigaianisme et la liberté d'information. Ils désirent avant tout prolonger la durée de la vie, quitte à devenir immortels. Ils voient l'humanité comme une phase de transition dans le développement évolutif de l'intelligence et défendent l'usage de la science pour accélérer le passage d'une condition humaine à une condition transhumaine ou post-humaine. Ils rêvent de vivre dans un état, dans un monde, où l'intelligence artificielle et la robotique ont transformé le travail.

Avec l'extropianisme, un autre courant est très bien représenté : le singularitarisme. Ce mouvement social, fondé sur la conviction que la création d'une super-intelligence va probablement se produire dans un avenir proche, a été qualifié ainsi par Max More en 1991 pour désigner celui qui croit au principe de singularité que l'on peut assimiler à une manifestation laïque, non mystique, possible et bénéfique pour le monde. Grâce au soutien des entrepreneurs d'Internet (Brian et Sabine Atkins), du philosophe Nick Bostrom, de l'inventeur génie en informatique Ray Kurzweil, de milieux universitaires (Stanford,MIT), de la NASA, de Google, une université transhumanisme a été créée.

Voici les huit principaux points de la déclaration transhumaniste

  1. L'avenir de l'humanité va être radicalement transformé par la technologie. Nous envisageons la possibilité que l'être humain puisse subir des modifications telles que son rajeunissement, l'accroissement de son intelligence par des moyens biologiques ou artificielles, la capacité de moduler son propre état psychologique, l'abolition de la souffrance et l'exploration de l'univers.

  2. On devrait mener des recherches méthodiques pour comprendre ces futurs changements ainsi que leurs conséquences à long terme.

  3. Les transhumanistes, en étant généralement ouverts à l'égard des nouvelles techniques, doivent favoriser leur utilisation à bon escient au lieu d'essayer de les interdire.

  4. Les transhumanistes prônent le droit moral, pour ceux qui le désirent, de se servir de la technologie pour accroître leurs capacités physiques, mentales ou reproductives et d'être davantage maîtres de leur propre vie. Nous souhaitons nous épanouir en transcendant nos limites biologiques actuelles clament-ils .

  5. Pour planifier l'avenir, il est primordial de tenir compte de l'éventualité de progrès spectaculaires en matière de techniques. Il serait catastrophique que ces avantages potentiels ne se matérialisent pas à cause de la technophobie ou de prohibitions inutiles. Par ailleurs, il serait tout aussi tragique que la vie intelligente disparaisse à la suite d'une catastrophe ou d'une guerre.

  6. Nous devons créer des forums où des gens pourront débattre en toute rationalité de ce qui devrait être fait ainsi que d'un ordre social où l'on puisse mettre en œuvre des décisions responsables.

  7. Le transhumanisme englobe de nombreux principes de l'humanisme moderne et prône le bien être de tout ce qui éprouve des sentiments, qu'ils proviennent d'un cerveau humain, artificiel, post-humain ou animal. Le transhumanisme n'appuie aucun politicien, parti ou programme politique

  8. Nous prônons une large liberté de choix quant aux possibilités d'améliorations individuelles. Celles-ci incluent les techniques qui pourraient être développées afin d'améliorer la mémoire, la concentration, l'énergie mentale, telles les thérapies permettant d'augmenter la durée de vie ou d'influencer la reproduction, la cryoconservation et beaucoup d'autres techniques de modification et d'augmentation de l'espèce humaine

En résumé, le citoyen transhumain est un être autonome qui n'appartient à personne d'autre qu'à lui même, qui décide seul des modifications qu'il souhaite apporter à son cerveau, à son ADN ou à son corps, au fil des avancées de la science, considérant que la maladie et le vieillissement ne sont pas une fatalité. La domestication de la vie pour augmenter ses capacités est l'objectif central. L'humanité ne devrait avoir aucun scrupule à utiliser toutes les possibilités de transformations offertes par la science .

Andreus / 123RF Banque d'images
Andreus / 123RF

À vrai dire, les objections les plus sérieuses contre le projet transhumaniste ne sont pas forcément les plus sophistiquées. Elles sont de l'ordre du bon sens, voire de l'évidence, à commencer par celle-ci, qui vient immédiatement à l'esprit: Ne prend on pas des risques insensés sur le plan tout simplement médical et scientifique en se livrant à des manipulations génétiques germinales, à la fois transmissibles et irréversibles ? Est-on certain que le projet d'améliorer l'humanité va réellement aller vers le mieux plutôt que vers le pire ?

Tout, ici, est affaire de prudence mais il faut garder en mémoire que les avancées de la recherche ont supposé de l'audace et des prises de risques plutôt que l'application tatillonne du principe de précaution mis dans la constitution en 2005 et qui mériterait d'être abrogé dans les délais les plus brefs. Parmi les bio-conservateurs, il convient de citer Allen Buchanan qui dans son livre Beyong Humanity résume ainsi ses arguments les plus forts :

« Pour la première fois, la biologie humaine et le génome humain lui-même peuvent être façonnés par l'action humaine. Mais l'organisme humain est une totalité équilibrée et réglée de manière fine, le produit d'une évolution exigeante et complexe. Il est donc totalement déraisonnable de s'amuser à saccager la sagesse de la nature, le chef œuvre du Maître Ingénieur de l'évolution, dans le but d'être mieux que bien. La situation actuelle n'est pas parfaite, bien entendu, mais elle est clairement satisfaisante. Par conséquent, c'est une erreur de prendre de tels risques dans le simple but d'une amélioration. Ceux qui visent une amélioration biomédicale désirent en fait atteindre la perfection. Ils sont emportés par leur désir, mais cette attitude est totalement incompatible avec celle qui consiste à apprécier à sa juste valeur ce qui nous est donné, avec le sens de la gratitude pour ce que nous avons déjà.»

Mais c'est trop vite oublier que l'histoire a déjà montré l'homme incapable de résister très longtemps à l'envie de s'approprier la nouveauté dès qu'il le peut, même si cette dernière révèle un danger (malgré Hiroshima, le nucléaire ne s'est pas arrêté ). «L'instinct grégaire, la pression du groupe et la nécessité de rester dans la norme garantissent à long terme l'adhésion du plus grand nombre à ces nouvelles techniques» comme le dit Laurent Alexandre.

Le transhumanisme risque de détruire les fondements de la morale. Il ouvre sans vergogne la voie à un eugénisme auquel il confère une nouvelle et inquiétante légitimité. L'idée que l'homme a besoin d'être sauvé est bien présente dans le transhumanisme, a un détail près : «la grâce divine a été remplacée par le savoir humain. L'homme peut se sauver lui même en choisissant le bien. Le salut doit venir de l'ingénuité humaine et non du divin». Et Johann Roduit de conclure que «certains verront là une renaissance du pélagianisme ,hérésie chrétienne combattue par Saint Augustin».

Cette situation permet à Sandel de dire qu'avec le transhumanisme nous passons d'une éthique de la gratitude envers ce qui est donné à une éthique (si l'on peut encore employer ce terme) de la maîtrise absolue du monde extérieur comme de soi-même par l'homme prométhéen. Cette évidence est illustrée par le dépistage de la trisomie 21 et le diagnostic prénatal. On peut supprimer l'aléatoire pour disposer de certitudes sur la qualité de l'enfant à naître « from chance to choice ».

Le rapport nouveau à la contingence, à la transcendance, au hasard, fait voler en éclats trois valeurs fondamentales pour organiser la vie commune: l'humilité, l'innocence et la solidarité .

On peut également (légitimement ) craindre la fin du libre-arbitre du fait notamment des exploits de l'intelligence artificielle ce qui doit nous rappeler que toute technologie est neutre par essence : c'est ce que nous en faisons qui peut la rendre néfaste.

Il est grand temps de se poser la question de comment éviter ou comment contrôler les risques potentiels du transhumanisme. Laurent Alexandre espère que se mettront en place des contre-pouvoirs constructifs, pacifiques et non nihilistes, car les plus grands dangers viendront des pays non démocratiques où ces contre-pouvoirs sont justement inexistants. Il sera nécessaire d'adopter une politique volontariste pour éviter les excès. D'un point de vue économique et politique, bannir les innovations technologiques fera le jeu de ceux qui les refusent. Il appartient donc au politique d'agir pour résoudre les problèmes nouveaux, tendre vers un équilibre des chances où chacun aura le choix de se réaliser à sa guise, de s'améliorer ou non, et, en conséquence, de fournir les moyens adéquats. Car le choix sans les moyens n'est qu'une vaste hypocrisie.

Un autre défi qu'auront à relever nos dirigeants est celui de la mise à disposition, pour tous et sur le plan mondial, de ces améliorations issues du progrès. Pour autant, tenter de bannir les innovations technologiques pour la seule raison de l'inégalité serait une mauvaise idée. Défendons plutôt un çertain libéralisme ouvrant les marchés à tous et favorisons non pas la lutte du plus fort contre le plus faible mais l'inverse: la possibilité donnée au faible de venir défier le fort (Gaspard Koenig).

On ne peut nier qu'un des points positifs lancés par le défi transhumaniste est de nous obliger à nous questionner sur le fondement de nos croyances, de nos espérances et de nos valeurs au sein d'une société que nous sommes en train de construire. Sommes-nous en mesure de répondre aux interrogations suivantes ? Chaque amélioration prise individuellement peut paraître quelque chose de positif, l'accumulation des progrès ne va-t-elle pas nous faire rentrer dans une société où le plaisir de vivre sera réduit à très peu de choses ? La vie éternelle est peut être une hypothèse sérieuse, mais faut-il nécessairement s'en réjouir ? La mort est elle souhaitable ? Une vie sans fin peut-elle être un cauchemar ? Si la prolongation de la vie n'est pas un problème en soi, la prolongation d'une existence mal vécue est elle souhaitable ? Une vie sans spiritualité est-elle possible?Les religions auront-elles encore une place au temps des NBIC ? Ce sont des questions que se posent avec justesse et bienveillance Heinz Wissmann.

Pour sombre que puisse paraître à certains un avenir transhumain, ne serait-il pas paradoxalement le chemin nécessaire, obligatoire, salvateur, par lequel doit passer notre humanité pour finalement en sortir grandie s'interroge Béatrice Jousset Couturier. N'est-il pas en fin de compte souhaitable? Sommes-nous si persuadés d'être uniques, irremplaçables, dans notre conception tant physique que spirituelle, qu'aucune autre forme de vie ne pourrait nous égaler, voire nous surpasser? « It always seems impossible until it's done » prêchait Nelson Mandela. Cela semble toujours impossible jusqu'à ce qu'on le fasse, ou encore, les choses sont toujours improbables jusqu'à ce qu'elles deviennent réalité ! Alors, même si le mot transhumanisme ne nous est pas encore familier, que beaucoup d'entre nous ne connaissent pas sa définition, n'ignorons pas que nous baignons dedans. Familiarisons-nous avec le mouvement qu'il sous-tend. Essayons de le comprendre avant de le juger. Ouvrons nos yeux : il a déjà envahi nos espaces les plus familiers. Nous le côtoyons, nous le subissons, mais dans le même temps nous le réclamons pour ce qu'il offre et pour les joies qu'il procure. L'homme amélioré, le transhumain existe : c'est vous, c'est moi avec une hanche artificielle, un pace-maker, un implant cochléaire, un portable connecté.

Si, aujourd'hui, nous sommes conscients de notre finitude, nous ne savons pas à quoi nos futures créations nous destinent. Restons vigilants, attentifs et ouverts face à l'inconnu sans condamner a priori notre avenir. Peut-être que l'allongement de la vie, malgré son lot d'incertitudes, nous procurera plus de temps pour réfléchir à l'essentiel qui a fait notre humanité et nous donnera envie de réfléchir aux questions essentielles « d'où je viens, qui suis-je, où vais-je ? », d'appréhender plus profondément celles sur l'esprit créateur, les vérités premières, la conscience de soi ou la personne. Peut-être enfin que, lié à la transformation de notre être, il nous aidera à continuer d'exprimer deux des signes de notre suprême liberté face aux machines que sont notre intériorité et notre pouvoir de création. On peut imaginer qu'une harmonie ou tout du moins un nouvel équilibre puisse s'installer entre nous et nos créations pour continuer à vivre harmonieusement ensemble. Mais, comme l'écrivait W Benjamin « que les choses suivent leur cours, voilà la catastrophe ». Entre le choix des intérêts et celui des valeurs, notre avenir peut être périlleux ou merveilleux. Une chose est certaine : résister va devenir de plus en plus compliqué car ni les intellectuels ni les politiques n'ont appréhendé le réel danger du transhumanisme libertaire, totalitaire, planétaire et sans état. Il n'est pas exclu de penser que l'adversaire le plus efficace contre le GAFA et les nouvelles technologies soit le GAFA lui-même si une prise de conscience remettait l'homme au centre des projets de l'humanité.

Le transhumanisme étant notre horizon possible voire probable, la pire des choses serait de l'ignorer et, si l'on admet avec Sénèque que: « Jamais la situation n'est obstruée au point de fermer tout espace à une action vertueuse », l'espoir est cependant permis.