Kapoor Versailles

Les œuvres gigantesques d’Anish Kapoor ont quitté les jardins de Versailles dont elles ne perturberont plus les belles symétries.

Les polémiques prendront fin. Plus outrancières encore qu’à l’occasion des expositions précédentes (Jeff Koons, Xavier Veilhan, Takashi Murakami, Giuseppe Penone, Lee Ufan, …), elles n’ont fait que révéler plus encore les haines compulsives de leurs auteurs, sans rapport véritable à l’art contemporain en général, à l’exposition Kapoor en particulier. Anish Kapoor les a-t-il provoquées ? S’est-il laisser piéger par elles ?

Son souhait initial de voir maintenues comme faisant partie de l’œuvre des tags à caractère néo-nazi et antisémite peints en septembre dernier sur la sculpture « Dirty Corner » (Coin Sale), incite à le penser. Le tribunal de Versailles, statuant en référé, a sagement ordonné qu’elles soient masquées, confirmant si besoin en était que même aux abords d’un coin sale, le dépôt de certaines ordures ne doit pas être toléré. La sculpture avait déjà été vandalisée en juin. Dès son installation, sa connotation « incontestablement sexuelle » avaient fait le bonheur de détracteurs quelque peu obsédés n’y voulant rien voir d’autre, de leurs contradicteurs ravis de pouvoir à nouveau stigmatiser la « fachosfère » et d’amateurs de blogs tirés à peu de frais de leur ennui.


Dommage. L’exposition méritait mieux.

L’intention initiale affirmée de Kapoor, dialoguer avec Versailles son histoire, et le jardin de Le Nôtre, qu’il disait admirer, offrait au visiteur de bonne volonté plusieurs thèmes de réflexion. L’artiste avait tracé des pistes. Chacun avait la liberté d’y adjoindre les siennes.

« La caractéristique majeure de Versailles est la géométrie, l’objet géométrique. Quand vous créez un objet géométrique, vous avez une idée du temps qui est perpétuelle ». Kapoor recherche et veut suggèrer une autre idée de l’espace et du temps, avec une autre géométrie, ou des objets non géométriques. 

Au pied de la façade de la galerie des glaces, le luxe des miroirs a quitté le palais pour descendre aux jardins. Les miroirs de Kapoor, à double face d’acier parfaitement poli sont courbes et projettent les reflets dans l’espace. Le premier, au plus près du château, « C Curve » renvoie au promeneur une image renversée de lui-même et du parc. Un second, « Sky Miror » devant le Parterre d’Eau, hémisphérique, haussé sur un trépied, absorbe et concentre nuages ou soleil sur l’une de ses faces, concave, tandis qu’il déploie sur l’autre, à l’infini, le jardin et ses visiteurs, unissant ciel et terre à peine séparés par la mince paroi de métal.

Entre l’immobilité des eaux du grand canal et le jaillissement de celles du bassin d’Apollon, « Descension » : dans un nouveau bassin circulaire l’eau tourbillonne en vortex géant et s’enfonce « jusqu’au centre de la terre » (qui en douterait ?) dit Kapoor. Et il faut bien qu’elles y retournent pour mieux revenir à sa surface et y rejaillir à nouveau. Au plus près du bassin, on entend le grondement du maelstrom, et le sol tremble sous les pas. Kapoor a fait à la fois preuve d’humour et œuvre de géomètre : le tourbillon est une parfaite spirale.

Au centre de l’Allée Royale, toujours dans l’axe des jardins, sur l’impeccable Tapis Vert où Xavier Veilhan avait installé l’anamorphose « Lune Noire », se déploie le gigantesque « Dirty Corner ».


« Ici on a une idée du temps qui n’est peut-être pas si parfait que cela, pas circulaire, et je pense qu’elle pose des questions sur ce qui était là à l’origine ». A l’origine des jardins de Versailles ? Au chaos des cinquante ans du chantier nécessaire à l’émergence d’un nouvel ordre végétal ? Sans doute. Mais aussi, plus largement, aux origines de tout ordre perpétuellement à maintenir et à parfaire. Kapoor donne sa sculpture pour « à moitié finie comme si elle était encore en train d’être créée ». Le matériau choisi contribue à cette volonté de création inaboutie, de génération en devenir : la teinte de l’acier Corten, alchimie minérale de fer mêlé de phosphore, de chrome, de nickel et de cuivre, n’est jamais complètement figée. Elle échappe à son créateur et se transmue sous l’influence de la lumière, de la température, de l’humidité, de la force des vents et de l’intensité des précipitations. Cuivrée, sa couleur orangée s’assombrit vers le rouge au fur et à mesure du phénomène de corrosion qui détruit imperceptiblement le métal.


La forme est celle d’une conque déployée, de la corolle monopétale d’une fleur coupée tombée à terre, d’une corne d’abondance. Mais la couleur encore donne à cette abondance une chaleur animale, vivante, viscérale. « Je m’intéresse à la couleur et à la façon dont elle nous conduit à l’obscurité. Le rouge ne conduit pas à la même obscurité que le noir, ou le bleu » dit Kapoor. Le rouge sombre du Dirty Corner absorbe graduellement la lumière et conduit du soleil aux ténèbres où s’opèrent les reproductions, la mort, la régénération, l’œuvre au rouge. « Le Rouge sombre symbolise le mystère de la vie au lieu de son expression ».


Scandaleux, le Dirty Corner ? L’ouverture de la conque barricadée de levées de terre, de tranchées, de blocs de béton et de rochers eux aussi teints de rouge, est orientée vers le palais. Opposition d’un autre pouvoir au pouvoir absolu du monarque ? Non loin de là, depuis plus de trois cent ans, dans son bosquet, écrasé par d’autres rochers et lui aussi cerné par une géométrie parfaite, Encelade invaincu crache au ciel sa colère et et injurie le Dieu. Le scandale n’en est pas moins grand.

Les citations en italique sont extraites de deux interviews accordées par Kapoor en juin 2015


 

 « Pour Anish Kapoor, l’oeuvre n’existe pas seule mais par celui qui la voit. Le visiteur de Versailles se perd dans les dualités qui marquent le travail de l’artiste : terre et ciel, visible et invisible, dedans et dehors, ombre et lumière… Cet univers n’est lisible que par l’imaginaire. L’originalité de cette exposition, ce qui la rend unique, même aux yeux de ceux qui suivent depuis longtemps Kapoor de par le monde, c’est que cet imaginaire rencontre à Versailles celui que l’histoire a sédimenté. Ce paysage si maîtrisé est happé par l’instabilité. Les terrains sont incertains et mouvants. L’eau y tourbillonne. Les ruines, hier romantiques, s’emparent du tapis vert. Le pas bute sur de faux labyrinthes. Les miroirs, si liés à Versailles, le déforment. C’est un monde au bord du basculement peut-être. Ce n’est pas un hasard si Anish Kapoor, le premier, a voulu pousser la porte de la salle du Jeu de Paume qu’il regarde comme une oeuvre, pour y poser une installation. Anish Kapoor nous entraîne à Versailles, dans une histoire cachée. »

Catherine Pégard
Présidente de l’Etablissement public du château, du musée et du domaine national de Versailles