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Up-Conférences, DR

 

Mardi 15 novembre 2016, le "mouvement UP" organisait au siège parisien d'Accenture une conférence sur le thème : « Les emplois en 2050 ».

Notre meilleur reporter, aka « le Surfeur givré », s'y est rendu pour vous.

Le cadre

Le groupe SOS rassemble plus de quarante associations » et entreprises du secteur social, pour un effectif global de plus de 12 000 salariés. Ambitionnant « d'allier innovation sociale et efficacité économique », il est à l'origine du « mouvement UP » qui organise des conférences souvent de haut niveau ainsi que de nombreuses autres activités dédiées à « l'innovation sociétale ».

L'endroit (si, si, c'est important !)

Dans une conférence, on apprend souvent autant de l'ambiance générale que du contenu lui-même. C'est d'ailleurs bien pour ça qu'on s'y rend, au lieu d'attendre tranquillement la diffusion de la vidéo !

Il est 18h45 dans le grand hall d'Accenture. De larges dalles de marbre blanc recouvrent le sol. Elles sont posées droit avec des joints blancs très blancs. Idéal pour créer une ambiance stricte. Quatre grandes raies de lumière blanche descendent du faux plafond pour éclairer l'ensemble. On ne vient pas ici pour rigoler.

La conférence est prévue pour 19h15 et l'ouverture des portes à19h. Dans n'importe quel milieu ordinaire, ça signifierait ouverture des portes vers 18h45 et conférence aux alentours de 19h30, mais ici ? Il est déjà 18h45 et je ne suis que le deuxième arrivant. Prudence, je n'ai pas les codes.

Peu à peu, quelques autres invités se présentent. Ils se regardent d'un air interrogatif avant de replonger dans leur smartphone. Les salariés, eux, sortent en badgeant au portillon sous l’œil attentif et totalement professionnel des deux types de la sécurité. On ne sort pas d'ici comme d'un moulin.

Cinq minutes pile avant l'heure annoncée, deux jeunes cadres viennent pointer la liste des invités puis leur montrent l'escalier qui mène à la salle de conférence toute en largeur du premier étage.

Là, cinq fauteuils blancs pour les conférenciers, deux tables basses et sur chacune d'elle, une bouteille d'eau et trois verres. Ce qui fait au total six verres pour seulement cinq conférenciers ! Vu l'ambiance, on image le casse-tête qui a dû aboutir à ce choix stratégique. Six verres pour conserver la symétrie du lieu ou seulement cinq pour montrer que tout est parfaitement prévu ? Celui ou celle qui a pris cette décision esthétique pourrait bien jouer sa carrière sur ce coup-là. À 19h10 le type de la régie apporte cinq micros. Je souris mais en même temps, six verres pour l'esthétique et cinq micros seulement pour la technique, c'est la maîtrise totale. Faire le contraire, avec le nombre juste de verres et un micro de trop aurait eu un petit je ne sais quoi d'amateur.

La salle est désormais presque pleine. Public de cadres trentenaires européens, avec quelques très rares exceptions et un petit contingent de retraités actifs. L' « innovation sociétale » ne va pas encore jusqu'à la « mixité sociale ».

La conférence commence à 19h23 précises, ce qui me rassure un peu : Si elle avait commencé trente secondes plus tôt, donc à 19:22:30 précises, on se serait cru carrément au royaume des cyborgs.

Les intervenants

La conférence

Nicolas Froissard, vice-président du Groupe SOS, présente pour commencer le mouvement UP dans son ensemble et précise le thème de la conférence. « Arrêtons l'hypocrisie, l'automatisation va détruire des millions d'emplois, il faut s'y préparer. il faut aussi anticiper et identifier les emplois qui vont apparaître », notamment pour ajuster les formations. Il regrette que ces questions pourtant essentielles soient très peu présentes dans le débat politique actuel.

Dorothée Barba animera avec aisance toute la discussion, ne ramant (discrètement) que lorsqu'elle tentera à plusieurs reprises de suggérer que notre société n'est pas composée que de cadres diplômés. Elle commence en rappelant cette maxime emblématique qu'il conviendra de préciser : « 60 % des métiers des 10 ans l'avenir n'ont pas encore été inventés ».

Pour Anne-Caroline Paucot, ce chiffre n'est qu'un ordre de grandeur destiné à identifier le phénomène. Elle met la salle au défi de trouver un métier qui ne sera pas revisité par le numérique dans la décennie qui vient. Elle s'est fait une spécialité de l'invention de nouveaux mots, souvent teintés d'humour, pour nommer ces métiers nouveaux ou transformés. Ainsi « ageekulteur » pour désigner l'agriculteur 2.0. Au-delà de l'aspect humoristique, elle insiste sur la nécessité d'inventer de nouveaux mots pour penser les réalités du futur.

Elle mentionne également deux grands champs qui devraient pouvoir créer des emplois nouveaux, à savoir celui de la génétique et celui des recherches sur le cerveau. Mais plus encore que des emplois nouveaux, ce à quoi il faut réfléchir, c'est à l'acquisition de compétences nouvelles.

Prenant l'exemple des « Propulseurs », elle explique pourquoi elle a préféré le modèle de « marque commune » à plusieurs entrepreneurs indépendants plutôt que le modèle de création d'une entreprise commune. Elle relève aussi le nombre croissant de « slasheurs » parmi les jeunes travailleurs diplômés.

Julien Fanon est sceptique sur ce chiffre de 60 % de métiers du futur qui n'existeraient pas encore, mais il rappelle la célèbre étude d'Oxford 2014 et sa prévision d'évolution en profondeur de 49 % des métiers actuels. Il insiste sur l'importance de la quête de sens. En 2013, 25 % des jeunes diplômés rêvaient de travailler pour une grande entreprise, ils ne sont plus que 14 % en 2016. Ce qu'ils veulent avant tout, c'est exercer un métier qui ait du sens, et les entreprises sont obligées de s'adapter à cette nouvelle demande.

Il pense que le phénomène de « cross-fertilisation » est appelé à se développer et prend l'exemple de l'interpénétration en cours du secteur de la banque et de celui des télécoms. Pour lui aussi, le point clé, c'est celui des compétences. Il met en exergue la pensée critique, la capacité d'apprendre en permanence et celle de travailler dans des écosystèmes aussi différents que des grandes entreprises, des micro-entreprises et des entreprises sociales. L'importance du diplôme initial dans une carrière est appelée à diminuer au profit de l'indispensable formation permanente.

Corentin Orsini prend le cas d'un métier qui n'existait pas il y a 10 ans, à savoir celui de Community Manager. Celui de leur équipe habite actuellement au Cambodge, alors qu'il habitait en Équateur il y a six mois et en Colombie il y a un an. C'est le phénomènes des « nomades digitaux ». Il mentionne à ce sujet cette « licorne » du coworking qu'est Wework. Il observe aussi une « freelancisation » de la société. Le chauffeur de Uber est free-lance, le pilote d'avion Ryanair aussi, ainsi que le consultant de haut niveau. Pour lui, on assiste à la fin du salariat, des CDI et des CDD.

Marie-Françoise Leflon, pour envisager les changements des 34 années qui nous séparent de 2050, regarde les évolutions des 34 années qui se sont écoulées depuis 1982. Elle se place ainsi dans une conception linéaire du progrès et aux antipodes de la vision singulariste. Pour elle, le mouvement principal ne sera pas tant une révolution de l'emploi qu'une fragmentation des métiers. Pour conserver les emplois, toute la société devra rentrer dans un mouvement général d'augmentation du niveau de qualification.

Elle relativise l'importance de la notion de bonheur au travail pour insister sur celle de parcours professionnel tout au long de la vie, avec la nécessité de se former en permanence.

Les questions de la salle

Comme d'habitude, il ne sera pas vraiment répondu aux questions de la salle (rappelez-moi de ne plus jamais tenter d'en poser !). L'une d'entre elles entraîne cependant une sorte d'unanimité dans les non-réponses un peu gênées :

« L'automatisation va détruire énormément d'emplois. Elle devrait en créer presque autant. Mais les salariés dont les emplois sont supprimés seront-ils employables dans les emplois nouvellement créés ? »

Parmi les non-réponses, on notera celle de Corentin Orsini, qui évoque le risque d'une génération sacrifiée et surtout celle de Marie-François Leflon qui est certainement la plus claire :

« Aux USA, 3,3 millions d'emplois peu qualifiés devraient être supprimés dans les dix ans qui viennent. Ils devraient être compensés par 3,2 offres d'emploi hautement qualifiés ».

Les chiffres parlent en effet d'eux-mêmes.

Le Surfeur givré attaque les conférenciers

Fidèle à mes habitudes, je suis allé interroger personnellement deux des orateurs et comme d'habitude, je n'ai pas été déçu de ma déception.

Une conférencière, pourtant brillante et très au fait de la littérature de science-fiction et des questions de prospectives, n'a jamais entendu parler de la psychohistoire d'Asimov. Elle me regarde avec un grand sourire amusé.

Un conférencier, pourtant brillant et très au fait des risques que la révolution numérique entraîne pour les entreprises, n'a jamais entendu parler de la tempête solaire de 2012. Il n'a manifestement guère de temps à perdre avec ce genre d'élucubrations.

Je quitte la salle un peu dépité, avec comme souvent le sentiment d'habiter une autre planète, mais sans oublier de piquer au passage un petit four sur le buffet.

Impression finale

Une conférence fort intéressante qui remettait bien les choses importantes en perspective, et que vous apprécierez de voir dans son intégralité :