Affiche TGF

Tribunal pour les Générations futures, le 29 mars 2016

« A-t-on encore besoin d'un Président de la République ? »

Vous n'avez pas pu y aller, mais vous aimeriez pouvoir en dire quelque chose d'intelligent si votre boss / fiancé(e) / belle-mère... en parle ? Vents & Jardins vous offre sa séance de rattrapage :

Le succès du Tribunal des Générations futures semble s'enraciner. La salle 5 du MK2 est presque comble. Le public semble, à vue de nez mais aussi loin que porte le regard, extrêmement homogène. La parité hommes/femmes est la seule qui soit respectée. Toutes les autres (ethniques, culturelles, niveau d'étude, tranche d'âge) ne le sont à l'évidence pas. On est entre gens du même monde. Chacun trouve sur son siège un exemplaire gratuit du magazine Usbek & Rica qui sortira en kiosque deux jours plus tard. De quoi rembourser déjà 69% du prix de l'entrée, pas mal !

La conférence-spectacle est introduite par un court-métrage assez saignant qui ne fait pourtant que compiler les grands moments médiatiques des présidents de la cinquième République. Du « La France est une chose... » de de Gaule au « Moi président » en passant par le « Vous avez tout à fait raison M. le Premier Ministre » et le au « Au revoir », le besoin d'en finir avec ces belles rhétoriques devenues ridicules se fait déjà sentir.

 

Sur la petite scène du cinéma prennent alors place la présidente, le procureur, l'avocat de la défense et les trois témoins. Cinq jurés sont tirés au sort dans l'assistance par la présidente. Impossible d'y échapper, elle a le plan de la salle. L'avocat de la défense récuse pour le fun un des jurés, qui se rassied avec un grand sourire, il n'en espérait pas tant. La dessinatrice Coco réalise ses premiers dessins humoristiques, qui seront projetés en temps réel sur l'écran du cinéma, trop près des acteurs pour qu'ils puissent comprendre la cause des éclats de rire du public. L'ambiance est sérieuse mais bon enfant.

Le procureur rappelle l'origine de la "monarchie républicaine". La fonction a été conçue pour de Gaulle. Elle relève du mythe de la rencontre d'un homme providentiel et d'une nation, du culte du chef. Elle n'avait vraiment de sens qu'incarnée par "LE Général", qui bénéficiait déjà d'une légitimité très forte avant sa prise de fonction. De nos jours, elle est dénaturée par sa courte durée (5 années dont 2 de pré-campagne interdisant toute décision importante) et par la tension qu'elle induit entre les deux têtes de l'exécutif. Les primaires, enfin, ne font que l'affaiblir un peu plus encore en nous projetant dans un jeu de téléréalité bien avant le début de la campagne électorale. « Pour Untel, tapez un, pour son voisin tapez deux ». Il est temps de faire de la politique autrement. Les mouvements citoyens (et notamment les "civic techs" bien représentées dans les premiers rangs de la salle) en sont le signe.

Les témoins sont appelés à la barre, chacun avec le même temps de parole limité, que la Présidente fait aimablement mais fermement respecter. Chacun présente son point du vue beaucoup plus qu'il ne répond à des questions. Le Tribunal des Générations futures se veut une "conférence-spectacle" et on aura en effet trois conférences brèves, certes moins formatées que les conférences TED mais on est dans ce format court et informel que le public cible apprécie.

Thomas Legrand (Journaliste politique)

Thomas Legrand est l'auteur d'un livre intitulé "Arrêtons d'élire des présidents", paru en 2014. Il en reprend les principaux arguments de manière très documentée. Pour lui, la fonction est dépassée, elle bloque l'esprit de compromis à l'allemande et condamne l'exécutif à l'impuissance. Le président a trop de pouvoirs théoriques mais il est pourtant impuissant. Lucide, Thomas Legrand mentionne toutefois les bénéfices secondaires que tirent les journalistes politiques de cette illusion politique collective. « C'est plus facile de commenter les stratégies que les idées ».

Elliot Lepers (La Primaire de gauche)

Ancien d'Europe-Écologie (il a participé activement à la campagne d'Eva Joly), Elliot Lepers se définit comme "un bricoleur citoyen" qui essaye de réparer ce qui ne fonctionne plus. Avec la primaire de gauche, il veut « mettre le b**** », « donner un coup de pied dans la fourmilière ». « On n'y arrivera pas du premier coup, on prototype pour l'avenir ». Favorable à l'avènement d'une 6ème république, il rêve d'un modèle dans lequel la politique ne serait plus un métier mais où un tiers au moins de la population exercerait un mandat politique au moins une fois dans sa vie.

Quitterie de Villepin (#MAVOIX)

Elle présente le mouvement #MAVOIX. Il s'inscrit dans le "printemps citoyen" qu'elle pense en train d'émerger. Son objectif n'est pas au niveau de la présidentielle. Le but est de « sortir du cadre » dans le cadre d'une « expérience unique », dédiée à la législative de 2017. Concrètement, il s'agit de commencer par former à la fonction de député un certain nombre de volontaires issus de la société civile, puis de tirer au sort parmi eux les candidats du mouvement. Une fois élus, ces députés ne voteront pas à l'Assemblée en fonction d'un programme pré-établi mais en fonction des opinions de leurs électeurs, de manière proportionnelle. Par exemple, lorsque 80 % des électeurs, consultés sur Internet, seront favorables à un texte de loi, 8 députés #MAVOIX sur 10 voteront en faveur de ce texte. Il s'agit donc de « hacker » l'Assemblée nationale en y installant une dose de démocratie directe et de proportionnelle qui n'est pas initialement prévue par les institutions.

Disons-le tout de suite, l'avocat chargé de la défense de la fonction présidentielle ne semble guère convaincu par la cause qu'il défend. Mais bon, il prend son courage à deux mains et il y va de sa petite liste. Il justifie le maintien de cette fonction, « parce que les français aiment bien ça » et qu'il existe « une passion française pour la politique ». On a besoin de stabilité et d'un exécutif fort, capable d'éviter la débâcle que fut la fin de la 3ème République. À l'argument de l'obsolescence des institutions de la 5ème République, il répond que la constitution américaine perdure sans difficulté depuis 1776.

Verdict

Le jury se retire pour délibérer. À son retour, chacun de ses membres expose et justifie ses décisions.

  • « Oui » pour éviter le désordre.
  • « Oui » à titre transitoire, tant qu'on n'a rien mis en place pour s'en passer efficacement.
  • « Non » pour relancer l'esprit collectif et en finir avec la starification des politiques.
  • « Non », il y a eu trop d'abus.
  • « Non », il faut en finir avec le fonctionnement politique vertical.

Le Tribunal pour les Générations futures proclame donc, à la majorité de 3 voix sur 5, qu'on n'a plus besoin d'un Président de la République. L'assistance semble soulagée.

Apéro

La séance est levée et le public est invité à se rendre au bar voisin pour partager l'apéritif et échanger le billet de "monnaie locale" qui figure dans son exemplaire de la revue contre un livre gratuit, provenant des livres reçus en service de presse par le magazine.

Bilan de la soirée : Un magazine à 6,90€ + une soirée sympathique + quelques idées neuves + un apéro + un livre, tout ça pour 10€, ce Tribunal pour les Générations est vraiment une excellente affaire. Vous auriez dû venir !